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Maleck Ch.4 — Chapitre 4 : La Fracture
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Chapitre 4
Chapitre 4 : La Fracture
7926 words ~40 min 21 vues 25 May 2026

« Le sang versé sur le pavé sacré n’était que l’encre dont se servit le destin pour révéler la véritable guerre. » — Fragment des Chroniques Oubliées (Livre des Présages)

Le silence était devenu un étau. Sur la Grande Place, mille regards oscillaient entre les trois rebelles et les juges qui venaient de condamner un roi. L’air lui-même semblait retenir son souffle, comme si le monde entier attendait que le sang coule. Sikidimi détacha lentement son épée de sa ceinture. La lame chanta en quittant le fourreau, et pour un instant , si bref qu’on aurait pu croire à une illusion des symboles violets parurent clignoter le long de l’acier avant de s’éteindre. Sikidimi fronça les sourcils, surpris. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas eu à se battre pour de vrai . Chaque geste était mesuré, solennel. La lame chanta un son pur, cristallin en fendant l’air, qui fit frissonner la foule. Il la tendit à Ouda, poignée en avant, et son sourire était à la fois tendre et déchirant. « Mon roi », murmura-t-il, sa voix portant plus de vingt ans de fidélité absolue. « Cette fois… cette fois, cela pourrait être notre dernière danse ensemble. » Les mots flottèrent dans l’air comme une oraison funèbre. Ouda saisit l’arme, et quand leurs mains se touchèrent autour de la garde, ce fut comme un adieu silencieux. Toutes ces années de batailles partagées, de confiance mutuelle, de serments inébranlables résumées en cet instant fragile. Dans la foule, quelqu’un sanglota. Une femme reconnut peut-être son mari parmi les gardes qui gisaient déjà, décapités par la hache de Balkuy. Koudbi se leva de son siège comme un monument qui s’anime. Ses pas résonnèrent sur les dalles chaque impact comme un coup de masse sur l’âme de la place. Un pas. La déception. Deux pas. La colère. Trois pas. La trahison acceptée. Il s’immobilisa face aux trois hommes. Sa voix, quand elle sortit, était brisée par une amertume profonde : « Ouda… » Le nom fut prononcé comme une lamentation. « Je t’ai toujours vu comme quelqu’un de raisonnable. De droit. Un homme en qui croire quand tout s’effondrait. » Ses yeux se mouillèrent malgré lui. Le forgeron, l’homme qui avait martelé la couronne royale de ses propres mains, pleurait devant celui qu’il s’apprêtait à tuer. « Mais là… là tu viens de condamner notre peuple pour un enfant. UN SEUL ENFANT ! » Sa voix se brisa complètement. « Et maintenant je dois… je dois… » Il n’acheva pas. Le marteau quitta sa main. L’arme légendaire fila vers Ouda comme une étoile filante de mort. Le temps explosa. Les cris de la foule se muèrent en hurlement collectif. Raogo poussa un « NON ! » déchirant. L’acier tournoyal, sifflant sa mélodie mortelle. Et Balkuy bondit. BOOOOM ! L’impact entre la hache et le marteau déchira l’air. Une explosion de lumière pure, aveuglante, puis une onde de choc qui pulvérisa les premières rangées de spectateurs. Les corps volèrent, les piliers tremblèrent, les oiseaux tombèrent du ciel, morts. Ouda fut projeté en arrière, ses côtes écrasées contre les marches de pierre. Il cracha du sang, sa vision se brouilla. Dans ses oreilles, un sifflement aigu couvrait les cris d’agonie de la foule. Des femmes hurlaient le nom de leurs morts. Des enfants pleuraient sous les corps de leurs parents. Raogo rampa vers son père, les deux nouveau-nés serrés contre lui comme des trésors : « Père ! Père, restez avec nous ! » Balkuy se relevait au centre du cratère creusé par la déflagration, du sang coulant de ses oreilles. Sa hache et le marteau de Koudbi flottaient dans l’air, prisonniers d’un champ magnétique invisible, tournoyant lentement comme deux soleils morts. «« Est-ce moi qui ai rouillé… ou est-ce toi, Ouda, qui as oublié comment tenir debout ? Relève-toi ! Ce n’est pas l’heure de plier ! » rugit Balkuy, sa voix déchirant le chaos ambiant. Il tendit la main. Sa hache traversa l’espace en un éclair et vint claquer dans sa paume. L’arme vibrait encore de puissance résiduelle. Koudbi rappela son marteau d’un geste désespéré, mais Balkuy chargeait déjà. Le géant courait entre les corps brisés, ses bottes écrasant les gravats, sa hache levée comme un étendard de guerre. Au dernier moment, le marteau frappa. Le dos de Balkuy explosa dans un geyser de sang. L’impact l’envoya percuter le pilier nord avec la violence d’un boulet de canon. La colonne se fissura de haut en bas. Des blocs de pierre s’écrasèrent sur les fuyards. Koudbi récupéra son arme, haletant, le visage ruisselant de larmes et de poussière : « Rendez-vous ! » cria-t-il aux survivants de la déflagration. « Par pitié, rendez-vous ! Assez de sang ! Assez de morts ! Je vous en supplie ! » Mais sa voix se perdit dans le brasier qu’était devenue la Grande Place. C’est alors qu’Yipene émergea des décombres comme une ombre vengeresse. Ses lames effleuraient les gorges de Mogho et Naba, qu’il traînait derrière lui. L’Ancien des Anciens saignait de la tête, la Gardienne des Moissons gémissait de terreur. « Arrête ! » siffla Yipene à Koudbi. « Arrête ou ils meurent ! » Malkia, debout sur les ruines de son siège, pointa son bâton vers le Chasseur. Sa robe immaculée était maculée de sang et de cendres : « TOI AUSSI ! » hurla-t-elle, sa voix brisant comme du verre. « TOI AUSSI TU TRAHIS TOUT CE EN QUOI NOUS CROYIONS ! » Ouda croisa le regard d’Yipene par-dessus le champ de bataille. Le Chasseur hocha la tête — un geste si discret que seul un roi saurait l’interpréter. Pars. Maintenant. Avant que l’enfer se déchaîne pour de bon. Koudbi rugit sa rage au ciel et chargea Yipene, son marteau décrivant des arcs mortels dans l’air. Mais avant qu’il puisse frapper, quelque chose le heurta avec la force d’une avalanche. Balkuy. Revenu du pilier qu’il avait détruit, le dos ouvert jusqu’aux os, crachant du sang à chaque respiration. Mais debout. Toujours debout. Les deux titans s’entrechoquèrent au centre de la place dans un fracas de métal et de chair. Coups de hache contre coups de marteau. Chaque impact créait des étincelles, chaque esquive soulevait des nuages de poussière. Ils combattaient sur un tapis de cadavres, glissant dans le sang de leurs propres concitoyens. Sikidimi saisit le bras d’Ouda, l’aidant à se relever malgré ses côtes brisées : « Mon roi ! Partez ! PARTEZ ! Emmenez les enfants ! » Ses yeux brillaient de larmes qu’il refusait de verser. Ouda hocha la tête, incapable de parler. Il prit Raogo par l’épaule et, sans un regard en arrière — avec cette dignité royale qui ne l’abandonnerait jamais, même face à la fin du monde — il commença à descendre les marches sanglantes. Chaque pas était une agonie. Ses côtes le poignardaient, sa vision dansait, mais il avançait. Derrière lui, Raogo serrait les nouveau-nés contre son cœur, murmurant des prières désespérées. Malkia, témoin de cette fuite, leva son bâton au-dessus de sa tête et l’abattit sur les dalles avec la violence d’un jugement divin. « ASSEZ ! » Le mot claqua comme un coup de fouet, chargé d’un pouvoir qui n’était pas humain. Une vague de terreur pure, irraisonnée, s’abattit sur la place. Alliés et ennemis sentirent un frisson glacial leur parcourir l’échine, une peur ancestrale qui glaça le sang dans leurs veines et figea leurs muscles. Le combat s’arrêta net. Dans ce silence de mort, quelque chose changea. La lumière faiblit. L’air devint glacé. Et dans l’obscurité qui tombait comme un linceul sur la Grande Place… Un tintement résonna. Métallique. Lointain. Inexorable. Ting… Comme le son d’une lame heurtant du verre. Ting… Malkia dévala les marches comme une furie, son bâton d’ivoire fendu brandi tel une épée de jugement. Chaque pas résonnait comme un coup de tonnerre sur la pierre ensanglantée. Ses cheveux blancs voltigeaient derrière elle, transformés en bannière de guerre. Dans ses yeux brûlait une flamme froide celle de la justice absolue, implacable. Ouda, presque à genoux dans son propre sang, leva péniblement la tête. Il la vit arriver, cette femme qui l’avait vu grandir, qui avait béni son couronnement, qui maintenant venait l’abattre. Un sourire amer étira ses lèvres tuméfiées. Le bâton s’éleva. L’ivoire scintilla sous la lumière mourante. Dans une fraction de seconde, tout serait fini. « Mère… non, s’il te plaît… » La voix de Fataliee déchira l’air comme un sanglot cristallin. Elle émergea des ombres dansantes, ses yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient transparents brillant comme des étoiles brisées dans l’obscurité. Ses cheveux blancs flottaient dans un vent que personne d’autre ne sentait, et ses pieds nus effleuraient à peine le sol sanglant. Malkia se figea. Pour la première fois depuis le début de cette journée maudite, le masque de fer qui couvrait son visage se fissura. Ses traits, sculptés par des décennies de devoir inflexible, se déformèrent sous le poids d’une émotion véritable. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux s’emplirent d’une douleur si profonde qu’elle semblait remonter des abîmes de son âme. L’amour maternel. Pur. Déchirant. Luttant contre le devoir comme deux titans dans l’arène de son cœur. Mais ce fut l’affaire d’une fraction de seconde. Le masque se reforma. Plus dur que jamais. Malkia pivota avec une violence surnaturelle, ses muscles décuplés par une rage divine. Elle bondit par-dessus Ouda prostré, sa robe immaculée claquant comme une voile dans la tempête. Ni Sikidimi, ni Balkuy, ni même Yipene pourtant habitué à traquer l’invisible n’eurent le temps de réagir. Elle était trop rapide, portée par une furie qui dépassait l’humain. Son bâton fendit l’air vers sa cible finale. Et se figea. Un froid surnaturel enveloppa la lame d’ivoire. De la givre se forma instantanément sur sa surface, grimpant comme des doigts glacés vers la main de Malkia. Elle tenta de bouger, de frapper, mais ses muscles ne répondaient plus. « Tss, tss, tss… Comme c’est… décevant. » La voix était un murmure d’hiver, un souffle de mort qui glaçait le sang dans les veines. Une silhouette émergea de l’obscurité non, elle ne marchait pas, elle glissait, ses pieds effleurant le sol avec une grâce mortelle. À chacun de ses pas, le sang se changeait en glace rouge, les pierres se couvraient de givre. Quand il respirait, de la vapeur s’échappait de ses lèvres comme l’haleine d’un dragon des glaces. Ses yeux étaient d’un bleu si profond qu’on aurait dit deux trous dans la réalité, menant vers un hiver éternel. Ses cheveux, d’un blanc immaculé, ondulaient dans un froid qui n’appartenait pas à ce monde. Il portait une armure de peau , si parfaitement polie qu’elle reflétait les âmes de ceux qui osaient la regarder. Il s’approcha d’Ouda, dont la vision dansait encore sous l’effet des coups reçus. Ses pas ne produisaient aucun son, mais laissaient derrière eux une traînée de mort gelée. Il s’agenouilla gracieusement et posa sa main gantée de givre sur l’épaule du roi déchu. Le contact fut comme un baiser de la mort instantané, absolu, terrifiant. La chair d’Ouda se transforma en glace sous cette étreinte surnaturelle, les cristaux remontant le long de son bras comme une infection glaciale. Leurs regards se croisèrent. L’un portant encore la fierté brisée d’un roi, l’autre l’arrogance glaciale d’un dieu déchu. « Ne me regarde pas de haut », siffla l’homme de glace, sa voix comme le craquement des icebergs qui se brisent. « Ces temps-là sont révolus. » L’épaule d’Ouda explosa de douleur glacée. Ses muscles se contractèrent, ses os grincèrent sous l’effet du froid surnaturel. Ses genoux, privés de force, cédèrent. Le roi de Yirga celui qui avait unifié les tribus, qui avait apporté la paix, qui avait défié les dieux eux-mêmes s’effondra dans la position la plus humiliante qui soit. À genoux. Comme un esclave. L’homme de glace se redressa, le dominant maintenant de toute sa hauteur. Un sourire cruel étira ses lèvres bleues : « Reste là. C’est là qu’est ta place désormais. Dans la poussière et le sang. » Il se détourna du roi brisé et posa ses yeux glacés sur Raogo. L’adolescent recula instinctivement, protégeant de son corps les deux nouveau-nés. L’un d’eux, le frère du garçon était attaché dans son dos par des tissus, l’autre serré contre sa poitrine. Tous deux si fragiles, si vulnérables. L’homme de glace tendit une main qui ressemblait à une griffe de cristal : « L’enfant. Maintenant. Épargne-toi une douleur inutile. » Raogo sentit son sang se glacer, mais pas à cause du pouvoir surnaturel de son adversaire. C’était une autre sorte de froid celui du courage pur, cristallisé par l’amour fraternel. Ses mains trouvèrent instinctivement les poignées de ses dagues, des armes qui lui avait ete forgées lors de son dixième anniversaire. Les lames chantèrent en quittant leurs fourreaux. « Jamais. » Le mot claqua dans l’air comme un défi lancé aux dieux eux-mêmes. L’homme de glace inclina la tête, presque amusé : « Comme c’est… touchant. Un enfant qui joue au héros. Très bien. Tu l’auras voulu. » Sa main se referma sur le néant et une arme apparut une chaîne de glace noire, longue comme un fouet, terminée par une lame courbe qui scintillait de pouvoir maléfique. L’arme vibrait d’une énergie mortelle, et l’air autour d’elle se déformait comme un mirage de froid. Il attaqua. La chaîne fila vers Raogo avec la vitesse d’un serpent frappant. L’adolescent para de justesse, ses dagues croisant la lame glacée dans un fracas d’acier qui résonna dans toute la place. L’impact le projeta en arrière, ses pieds glissant sur le sang gelé, mais il tint bon. Ses muscles tremblaient sous l’effort comment un homme pouvait-il être si fort ? La chaîne revint, puis encore, et encore. Raogo parait tant bien que mal, mais chaque coup le faisait reculer davantage. Sa respiration se faisait haletante, de la buée s’échappait de ses lèvres. Le froid surnaturel de son adversaire commençait à engourdir ses membres. L’homme de glace sourit, savourant cette résistance inattendue. Il abaissa sa garde une fraction de seconde juste assez pour admirer la détermination de ce gamin qui osait lui tenir tête. Cette fraction de seconde suffit à Sikidimi. Le troisième général avait rampé à travers les décombres et les corps, ignorant ses propres blessures. Sa main se referma sur l’épée d’un garde mort, et il bondit comme un fauve surgissant de l’ombre. Sa lame fendit l’air en direction de la gorge de l’homme de glace. L’ennemi recula pour la première fois, esquivant de justesse le coup mortel. Ses yeux glacés s’écarquillèrent de la surprise ? De l’inquiétude ? « Toi ici… c’était moins une », murmura-t-il en regardant Raogo et Sikidimi maintenant côte à côte, leurs armes levées dans un défi commun. C’est alors qu’un rugissement déchira l’air. Balkuy et Koudbi avaient cessé leur bataille fratricide, unis face à une menace plus grande. Les deux titans chargèrent ensemble, leurs armes brandies, leurs cris de guerre résonnant comme un appel aux ancêtres guerriers. Mais quelque chose leur barra le chemin. Une ombre immense s’abattit du ciel. La créature qui atterrit devant eux n’appartenait ni à la terre ni aux cieux c’était un Simurgh des savanes, un lion ailé aux plumes dorées et aux yeux de braise, dont les motifs tribaux peints sur les flancs pulsaient d’une lumière surnaturelle. Sa crinière flottait dans un vent mystique, et ses serres grandes comme des épées creusaient des sillons dans la pierre. La bête ouvrit son bec et poussa un cri. Ce n’était pas un son c’était une force pure, primale, qui frappa Balkuy et Koudbi comme un mur invisible. Leurs corps se figèrent instantanément, paralysés par une terreur ancestrale que leurs esprits de guerriers ne pouvaient même pas comprendre. Leurs muscles se contractèrent, leurs respirations s’arrêtèrent. Ils ne pouvaient que regarder, impuissants, leurs yeux suivant la créature qui se transformait sous leurs yeux horrifiés. La chair et les plumes se tordirent, les os craquèrent, la réalité elle-même sembla se plier. En quelques secondes, le Simurgh avait pris forme humaine un homme grand et mince, aux traits nobles mais marqués par une cruauté . Ses yeux conservaient l’éclat doré de la bête, et quand il souriait, on voyait encore l’ombre de crocs dans sa bouche. Il marcha calmement entre les deux géants paralysés, ses pas résonnant comme un glas dans le silence de mort. Quand il passa près de Koudbi, il caressa presque tendrement la joue du forgeron, comme un prédateur caressant sa proie. « Ne vous inquiétez pas », murmura-t-il d’une voix de miel empoisonné. « Vous aurez votre chance de mourir. Mais pas tout de suite. J’ai besoin de spectateurs pour ce qui va suivre. » Il s’approcha du corps brisé de Djonba, étalé dans une mare de sang coagulé. Le cadavre avait été défiguré par le coup de hache de Balkuy le crâne ouvert, les yeux révulsés, la bouche tordue dans un rictus de mort. L’homme-bête s’agenouilla près du corps avec une révérence presque religieuse : « Quel destin terrible… Mais au moins, tu vas enfin nous servir à quelque chose. Ta mort va donner naissance à… quelque chose de magnifique. » Il prit la main froide du mort et la plaça sur sa propre poitrine, juste au-dessus du cœur. Puis, d’un geste théâtral, il sortit un masque de sa tunique une chose horrible, sculptée dans un os noir, ornée de symboles qui faisaient mal aux yeux rien qu’à les regarder. Il plaça délicatement le masque sur le visage défiguré de Djonba. L’effet fut immédiat. L’air autour du cadavre commença à vibrer, comme si la réalité elle-même était déchirée. L’homme-bête murmura une incantation dans une langue qui n’appartenait à aucun peuple de ce monde des mots qui claquaient comme des fouets, qui sifflaient comme des serpents, qui grondaient comme la colère des dieux morts. Toute l’obscurité qui avait envahi Yirga cette noirceur surnaturelle qui pesait sur la ville comme un linceul commença à converger vers un seul point. Elle tourbillonnait au-dessus du corps de Djonba, formant un vortex de ténèbres pures qui aspirait la lumière, l’espoir, la vie elle-même. Et puis, dans un rugissement qui fit trembler les piliers de la Grande Place, cette obscurité condensée pénétra dans le cadavre. Le noir disparut du ciel. Mais ce qui fut révélé était cent fois pire. Des milliers de démons avaient envahi Yirga. Ils se tenaient sur les toits, dans les ruelles, derrière chaque pilier. Leurs yeux rouges brillaient dans l’obscurité comme des braises maléfiques. Ils attendaient. Patients. Disciplinés. Prêts à déchiqueter, à dévorer, à détruire au moindre signal de leur maître. Sikidimi sentit son sang se glacer. Ce n’était pas une bataille c’était un massacre annoncé. C’est alors qu’il aperçut Balkuy qui s’effondrait. La dague de Raogo une de ses armes de réserve que Sikidimi avait lancée pour réveiller l’immortel avait traversé le crâne du géant et filé vers l’homme-bête. Mais ce dernier l’avait attrapée au vol, riant de cette attaque dérisoire. « Qu’ils sont bêtes ! » s’écria-t-il, brandissant la lame ensanglantée. « Ils s’entre-tuent et ignorent mes avertissements ! Continuez donc, mes braves guerriers. Facilitez-moi le travail. » Il se retourna pour terminer son rituel, ignorant superbement les menaces qui l’entouraient. Erreur fatale. Car Balkuy était immortel. Et une simple dague dans le crâne même lancée par le bras puissant de Sikidimi ne pouvait pas l’arrêter longtemps. L’homme-bête termina son incantation par un mot de pouvoir qui fit vibrer l’air : « Lève-toi ! » Le corps de Djonba tressaillit. Ses yeux s’ouvrirent mais ils n’étaient plus humains. Une lumière dorée en émanait, si intense qu’elle faisait mal à regarder. Une aura divine, suffocante, écrasa la place de son poids spirituel. Ce n’était plus Djonba c’était autre chose. Quelque chose d’ancien. De terrible. De divin. Il commença à se lever, ses mouvements étrangement gracieux malgré son corps brisé. Et c’est à cet instant que la hache de Balkuy lui fendit le crâne. CRAAAAACK ! L’impact résonna comme un coup de tonnerre. La tête de la créature explosa dans une gerbe de lumière dorée et de sang noir. Le corps s’effondra, tressaillant encore de spasmes post-mortem. Balkuy se tenait debout derrière le cadavre, sa hache dégoulinante de substances innommables. Du sang coulait de la blessure, ruisselant sur son visage en rigoles écarlates, mais ses yeux brûlaient toujours de cette rage immortelle qui en faisait le plus redoutable des guerriers. L’homme-bête se retourna lentement, ses yeux dorés écarquillés par l’incrédulité : « Que fait… que fait un immortel ici ? » Sa voix tremblait pour la première fois. Face à lui se dressait non pas un homme, mais une force de la nature, un être qui avait traversé les siècles en semant la mort sur son passage. Balkuy ignorant le flot de sang qui s’intensifia : « Je fais ce que je fais depuis mille ans », gronda-t-il. « Je tue ceux qui menacent ma famille. » Il toucha Koudbi, brisant le sortilège de paralysie qui l’entravait. Le forgeron s’effondra à genoux, haletant, mais ses yeux retrouvèrent immédiatement leur flamme guerrière. L’homme-bête recula, comprenant soudain dans quel piège il était tombé. Mais il était trop tard pour fuir. Balkuy chargea comme un taureau enragé, sa hache fendue l’air en sifflant. L’homme-bête se transforma instantanément, reprenant sa forme de Simurgh mais cette fois, la transformation fut incomplète, bâclée par la panique. Le résultat était une abomination, mi-homme mi-bête, dont les membres se tordaient dans des angles impossibles. Les deux monstres s’entrechoquèrent au centre de la place dans une explosion de fureur primitive. Pendant ce temps, de l’autre côté du champ de bataille, Sikidimi affrontait l’homme au gel dans un duel aussi mortel que celui de son roi. Chaque coup qu’il recevait gelait un peu plus son corps. Ses muscles se raidissaient, ses articulations grippaient. Sa respiration formait des nuages de vapeur de plus en plus épais, signe que la température de son corps chutait dangereusement. Et à chaque coup qu’il portait avec succès et ils étaient rares c’était sa lame qui se couvrait de givre, devenant plus lourde, plus lente, moins tranchante. Il allait mourir. Il le savait. C’est alors qu’il remarqua quelque chose d’étrange. Raogo, qui continuait à se battre à ses côtés, ne semblait pas souffrir du gel. Le froid surnaturel qui paralysait Sikidimi n’avait aucun effet sur l’adolescent. Ses mouvements restaient fluides, ses armes libres de toute glace. Sikidimi sourit malgré la douleur. Et maintenant, il devait agir. Ses yeux s’illuminèrent soudain d’une lueur violette. Pas la violette pâle de la magie ordinaire non, c’était un violet profond, royal, chargé d’un pouvoir qui faisait vibrer l’air autour de lui. Son aura changea complètement. La glace qui recouvrait son corps commença à se craqueler, à se fissurer sous l’effet d’une chaleur qui ne venait pas du feu, mais de quelque chose de plus profond. De plus ancien. Il recula d’un pas, et quand il le fit, le sol sous ses pieds ne gela plus. Au contraire, de petites flammes violettes dansèrent sur les pierres. L’homme au gel sentit le changement. Ses yeux glacés s’écarquillèrent : « Qu’est-ce que… ? » Sikidimi attaqua. Ce ne fut pas un coup d’épée ordinaire. Sa lame, désormais illuminée de glyphes violets qui pulsaient comme un cœur battant, fendit l’air avec une violence qui déchira la réalité elle-même. L’homme au gel tenta de parer, mais ses réflexes ces réflexes surhumains qui lui avaient permis de survivre à mille batailles ne fonctionnaient plus. Comme si le temps autour de lui s’était épaissi. Comme si ses pensées patinaient dans la mélasse. Le coup l’atteignit de plein fouet. La lame violette trancha sa chair, ses os, son âme elle-même. Il tituba en arrière, crachant un sang qui gelait avant d’atteindre le sol. « Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? » criait-il, sa voix perdant de sa superbe glaciale pour devenir presque suppliante. Ses paupières devenaient lourdes. Sa vision se brouillait. Ses membres ne lui obéissaient plus. Sikidimi avança d’un pas majestueux un pas digne de son roi, de celui qu’il avait servi pendant vingt ans avec une fidélité absolue. Il passa près d’Ouda toujours agenouillé et lui murmura : « C’est bientôt fini, mon roi. Ne vous inquiétez pas. » Sa voix portait une tendresse infinie, celle d’un fils s’adressant à son père, d’un frère consolant son frère. De l’autre côté de la place, Koudbi qui etait desormais liberer par Balkuy invoqua le feu des forges célestes. Ses yeux s’illuminèrent d’une flamme dorée, et son marteau cette arme légendaire forgée dans les premiers âges du monde s’embrasa d’un feu qui ne brûlait pas la chair mais purifiait l’âme. D’un geste net, précis, parfait, il lança son marteau qui fendit l’air en laissant une traînée de feu derrière lui. L’arme frappa les chaînes de glace qui entravaient encore Ouda et Malkia, les pulvérisant dans une explosion d’étincelles dorées. Les deux prisonniers furent instantanément libérés de l’emprise glaciale. Sikidimi leva son épée au-dessus de l’homme au gel, maintenant sans défense. La lame violette pulsait d’un pouvoir qui faisait trembler l’air, qui faisait gémir les pierres sous ses pieds. « Tu es un traître ! » cria-t-il, sa voix portant toute la rage accumulée pendant cette journée maudite. « Venir attaquer ta propre patrie, accompagné de ces abominations… Est-ce là ta façon d’honorer sa mémoire ? » L’homme au gel leva vers lui des yeux où la mort était déjà visible : « C’est toi… c’est vous les traîtres ! » haleta-t-il. « C’est à cause de vous qu’il est mort ! Et c’est à cause de vous que je veux mettre fin à cette mascarade ! » La lame de Sikidimi, qui jusque-là s’illuminait de glyphes violets intermittents, devint totalement violette. Elle vibrait maintenant d’une énergie si pure, si concentrée, qu’elle semblait capable de trancher la réalité elle-même. Elle était sur le point de s’abattre sur l’ennemi vaincu quand une aura venue du centre de la place stoppa net son geste. Ce qui émanait du corps de Djonba était au-delà de l’effroyable. C’était une présence si écrasante, si fondamentalement fausse dans ce monde, que même les plus braves sentirent leurs genoux fléchir. L’air lui-même sembla se liquéfier sous le poids de cette puissance divine corrompue. Balkuy — Balkuy l’immortel, qui avait affronté des dragons et ri face à la mort eut un moment de recul avant de se reprendre. Ses mains tremblèrent sur le manche de sa hache. L’homme qu’il pensait avoir exécuté était debout. Non seulement debout, mais intact. Sans égratignure. Comme si la hache qui lui avait fendu le crâne n’avait été qu’une illusion, un mauvais rêve. Mais ce n’était plus Djonba. Cette chose portait son visage, son corps, mais l’âme qui l’habitait venait d’ailleurs. D’un temps où les dieux marchaient encore parmi les hommes. D’un temps où le mot “impossible” n’existait pas. Il leva une main, et sa voix résonna avec l’autorité de celui qui avait créé les lois de l’univers : « Mes enfants… détruisez tout. » L’ordre claqua comme un fouet divin. Instantanément, l’armée de démons qui encerclait Wêndzanga se rua sur la ville. Leurs cris déchirèrent la nuit cris de faim, de rage, de joie destructrice. Le massacre commença. Yipene, qui venait de se libérer de l’emprise du cri paralysant, bondit au-devant de la première vague. Ses lames sifflèrent dans l’air, tranchant, perçant, découpant. Il se battait comme un homme possédé, ses mouvements si rapides qu’on ne voyait que des éclairs d’acier dans la nuit. En quelques secondes, il avait abattu une centaine de démons. Puis deux cents. Trois cents. Mais ils étaient infinis. Pour chaque démon qu’il tuait, dix autres prenaient sa place. Ils sortaient des ombres, tombaient du ciel, surgissaient du sol comme des cauchemars faits chair. Malkia se lança contre l’ombre divine qui occupait le corps de Djonba. Malgré son grand âge, malgré les blessures de cette journée maudite, elle se battait avec une habileté qui défiant les lois de la physique. Son bâton d’ivoire fendu tournoyait dans ses mains comme une extension de sa volonté, frappant avec une précision chirurgicale, parant avec une grâce que les plus jeunes guerriers lui enviaient. Mais son adversaire était l’incarnation d’un dieu. Chaque coup qu’elle portait était absorbé, neutralisé, rendu insignifiant. Et peu à peu si peu à peu qu’on aurait pu ne pas s’en apercevoir elle perdait du terrain. L’éveil de la créature était encore incomplet, certes. Elle ne maîtrisait pas parfaitement ce corps emprunté. Mais sa puissance croissait à chaque seconde, se nourrissant du chaos, de la peur, de la mort qui s’abattait sur Wêndzanga. Sikidimi recula et fonça protéger la famille royale aux côtés de Raogo. Tous les démons qui s’approchaient de lui s’écroulaient avant même de l’atteindre, comme si un champ de force invisible les frappait de plein fouet. L’aura violette qui l’entourait maintenant était si puissante qu’elle déformait l’air, créant des mirages de lumière autour de lui. Il regarda Ouda, toujours agenouillé mais dont le regard retrouvait peu à peu sa flamme royale : « Mon roi… ça va ? Arrivez-vous à tenir le coup ? » Sa voix était douce, protectrice, chargée de cette tendresse que seuls les vrais frères d’armes peuvent partager. « Il ne reste plus beaucoup… » dit Ouda Balkuy, qui désormais comprenait le véritable enjeu de cette bataille, sentit quelque chose changer en lui. Ses yeux passèrent du brun au rouge sang. Les glyphes gravés sur sa hache ces symboles anciens qui racontaient l’histoire de mille victoires s’illuminèrent d’une lumière écarlate qui pulsait au rythme de son cœur immortel. Il gagnait son combat contre l’homme-bête, certes. Mais ce qui l’inquiétait ce qui les inquiétait tous c’était le duel de Malkia. Car tous les yeux avertis l’avaient remarqué : l’homme au masque dans le corps de Djonba était, lui aussi comme Ouda, l’incarnation d’un dieu. Un détenteur de contrat divin. Et sa force ne cessait de croître, alimentée par chaque vie qui s’éteignait dans Wêndzanga. Les forces semblaient équilibrées. Un statu quo mortel qui pouvait durer des heures. Mais l’équilibre, dans la guerre, est toujours fragile. L’espace d’un moment, une fraction de seconde, un battement de cil Malkia commit une erreur. Peut-être était-ce la fatigue. Peut-être l’émotion d’avoir vu sa fille supplier pour la vie d’Ouda. Peut-être simplement la malchance. Elle avança d’un pas de trop. Exposa son flanc gauche une seconde de trop. Cela suffit. Le poing de la créature divine la frappa avec la force d’une avalanche. Ses côtes explosèrent comme du verre. Son sternum se brisa avec un craquement audible dans toute la place. Elle fut projetée à travers les airs, percutant un pilier avec une violence qui fissura la pierre antique. Elle glissa le long du pilier, laissant une traînée sanglante sur la pierre. Quand elle toucha le sol, elle ne bougea plus. Fataliee poussa un cri, un cri qui n’était plus humain, qui venait du plus profond de son âme brisée. Elle se précipita vers sa mère, ses pieds nus glissant sur le sang, ses cheveux blancs voltigeant derrière elle comme un linceul. « Mère ! MÈRE ! » Mais Malkia ne répondait pas. Ses yeux, ces yeux qui avaient vu naître et mourir trois générations de rois fixaient le ciel d’un regard vide. Un filet de sang coulait de sa bouche, traçant une ligne écarlate sur son menton. Fataliee s’agenouilla près d’elle, ses mains tremblantes cherchant un pouls, un souffle, un signe de vie. Ses doigts se posèrent sur la gorge de sa mère et… rien. Le silence de la mort. « Non… non, non, NON ! » La voix de l’Oracle se brisa comme du cristal. Pour la première fois de sa vie, celle qui voyait l’avenir refusait d’accepter le présent. Ses larmes tombèrent sur le visage de Malkia des larmes qui n’étaient plus humaines, mais liquides et brillantes comme du mercure liquéfié. Ouda observait cette scène, agenouillé dans la poussière et le sang. Jusqu’à cet instant, il était resté étrangement passif, comme détaché de la violence qui l’entourait. Mais quand il vit Fataliee sa femme pleurer sur le corps de sa mère… Quelque chose se brisa en lui. Une rage qu’il ne pouvait pas décrire remonta des profondeurs de son être. Une colère si pure, si absolue, qu’elle transcendait l’humain pour toucher au divin. Ses poings se serrèrent jusqu’à ce que ses ongles s’enfoncent dans la chair de ses paumes, faisant couler des gouttes de sang qui grésillèrent en touchant le sol. Et à mesure que sa rage augmentait, quelque chose d’autre s’éveillait en lui. Maleck. Le Dieu de l’Équilibre. Endormi pendant des années dans les profondeurs de son âme, il ouvrait maintenant les yeux. Ouda se redressa. Ce ne fut pas un mouvement ordinaire. Son corps meurtri, brisé par les coups et l’épuisement, se redressa comme mû par une force qui n’appartenait plus à ce monde. Ses blessures commencèrent à se refermer d’elles-mêmes, la chair se reconstituant, les os se ressoudant. Ses yeux, qui avaient été bruns pendant quarante ans, devinrent d’un vert émeraude si profond qu’ils semblaient contenir l’essence même de la vie. Et soudain, tout Yirga fut enveloppé d’un dôme. Ce n’était pas une structure physique c’était quelque chose de plus fondamental, de plus absolu. Une barrière verdâtre tissée de glyphes et de symboles qui pulsaient d’une lumière hypnotique. Les signes flottaient dans l’air comme des étoiles vivantes, racontant dans une langue antérieure aux mots l’histoire de la création, de l’équilibre, du prix de toute chose. La créature divine qui occupait le corps de Djonba recula pour la première fois, ses yeux écarquillés par quelque chose qui ressemblait à de la peur. Car elle reconnaissait cette aura. Cette présence. Cette puissance qui faisait trembler les fondements mêmes de la réalité. Ouda avança d’un pas. Sa voix, quand elle sortit, résonna avec l’autorité de celui qui avait établi les lois de l’univers : « Je suis Ouda-Nere, Roi de Yirga, Gardien des Règles, Incarnation de Maleck, Dieu de l’Équilibre. » Chaque mot frappa l’air comme un coup de tonnerre. Les glyphes autour de lui pulsèrent plus fort, et le dôme verdâtre qui protégeait maintenant la cité scintilla de mille feux. Il leva les bras, et sa voix s’éleva en une incantation qui n’appartenait à aucune langue mortelle. Les syllabes dansaient dans l’air, se matérialisant en formes géométriques parfaites qui tourbillonnaient autour de lui. Soudain, tous les civils encore vivants ceux qui se cachaient dans les ruines, ceux qui gémissaient sous les décombres, ceux qui priaient dans les caves furent soulevés par une force invisible. Ils s’élevèrent dans les airs dans des cocons de lumière verte, leurs corps protégés par la même énergie qui formait le dôme. Ils furent transportés vers Koudpoka, la cité de la nuit , là où ils seraient en sécurité car les degats y etait moindre. Puis Ouda baissa les yeux vers les survivants de cette bataille maudite. Sa voix se fit plus grave, chargée d’une amertume qui perçait jusqu’à l’âme : « Tout se passait bien jusque-là… Le traître avait été tué. J’allais abandonner mon statut de roi et m’en aller avec mon fils. Tout le monde aurait eu ce qu’il voulait. Une transition pacifique. Un nouveau règne. La stabilité. » Sa voix monta, chargée d’une colère divine : « Mais vous… VOUS avez choisi la violence ! VOUS avez préféré le sang à la paix ! VOUS avez tué une femme qui n’avait d’autre crime que de servir sa foi ! » À ces mots, seul Koudbi fut saisi par la force divine qui transportait les civils. Sikidimi, Balkuy, Fataliee et Malkia cette dernière respirant encore faiblement demeurèrent sur la Grande Place baignée de sang. « Poko ! » ordonna Ouda d’une voix qui résonna dans toute la cité fortifiée malgré la distance. « Soigne-les tous ! Chacun d’entre eux ! » « Koudbi ! Protège Poko pendant ce temps ! Et forge de nouvelles armes s’il le faut ! » Dans la Grande Place désolée, il ne restait plus que quatre êtres : Ouda dans toute sa gloire divine, la créature corrompue qui habitait le corps de Djonba, Fataliee qui pleurait sa mère, et Malkia qui respirait encore faiblement, douloureusement, mais qui respirait.

L’homme au gel profitait de ce répit pour rassembler les lambeaux de sa force vitale. Le froid surnaturel qui l’habitait cicatrisait ses blessures par cristallisation sa chair déchirée se reformait en glace vivante, ses os brisés se ressoudaient dans un craquement de banquise. Ses yeux glacés retrouvèrent leur éclat mortel quand il se redressa, et un sourire de loup étira ses lèvres bleues. « Tu croyais vraiment m’avoir achevé, petit soldat ? » siffla-t-il en se jetant vers Sikidimi. Leurs armes s’entrechoquèrent dans un fracas d’acier et de glace. Chaque coup résonnait comme un glas, chaque parade soulevait des gerbes d’étincelles violettes et de cristaux gelés. Ils dansaient sur un tapis de cadavres, glissant dans le sang de leurs propres concitoyens, leurs souffles créant des nuages de vapeur dans l’air glacé. L’épée violette de Sikidimi pulsait d’un pouvoir qui faisait gémir les pierres, mais son porteur faiblissait. Chaque coup reçu gelait un peu plus son âme, chaque blessure l’engourdissait davantage. Il se battait contre le temps autant que contre son ennemi.

Pendant ce temps, Ouda avançait vers la créature divine d’un pas mesuré, solennel. Chaque pas qui le rapprochait de son ennemi faisait trembler la terre sous ses pieds. Ses yeux émeraude brûlaient d’une colère si pure qu’elle transcendait l’humain pour toucher au cosmique. L’homme masqué sous les traits de Djonba éclata d’un rire qui déchira l’air comme une lame : « ENFIN ! C’est ce que je voulais voir ! Le désespoir sur ton visage ! Te voir souffrir comme j’ai souffert dans l’oubli ! Comme j’ai pourri dans les ténèbres pendant que tu régnais dans la lumière ! » Sa voix se brisa dans un sanglot de rage : « TU VAS ENFIN COMPRENDRE CE QUE C’EST QUE DE TOUT PERDRE ! » Il se jeta sur Maleck avec une violence bestiale, ses mains transformées en griffes d’ombre pure. L’impact entre les deux forces divines fendit l’air dans un rugissement apocalyptique. La lumière explosa, puis s’éteignit, puis renaît dans un cycle hypnotique. Les dalles de la Grande Place se craquelèrent sous l’effet des énergies titanesques qui s’entrechoquaient. Mais Ouda avait clairement l’avantage. Il créait et supprimait les règles à volonté, transformant la réalité autour de son adversaire. Là où la créature tentait de frapper, l’air devenait solide comme de l’acier. Là où elle cherchait à fuir, l’espace se repliait sur lui-même. Elle ne pouvait que se débattre comme un insecte pris dans la toile d’une araignée cosmique.

Mais dans le chaos de cette bataille divine, personne ne remarqua l’ombre qui rampait vers Raogo. L’homme-bête, blessé à mort et crachant ses poumons en lambeaux sanglants, rassembla ses ultimes forces dans un dernier sursaut de malveillance. Ses yeux dorés ces yeux de prédateur qui avaient vu mille proies mourir se fixèrent sur l’adolescent qui protégeait les deux nouveau-nés. Il bondit. Ses serres acérées transpercèrent l’épaule de Raogo dans un craquement d’os brisés. L’adolescent poussa un cri déchirant, mais serra instinctivement les deux bébés contre son cœur, refusant de les lâcher même sous la torture. « Les enfants… » haleta l’homme-bête, ses mots noyés dans le sang qui jaillissait de sa gorge. « Ma… mission… » Il s’éleva dans les airs d’un coup d’ailes déformées, emportant son précieux fardeau vers les cieux obscurs. Seul Balkuy remarqua le rapt. Un rugissement de pure rage animale explosa de sa poitrine un son qui n’appartenait ni aux hommes ni aux bêtes, mais aux forces primales de destruction qui sommeillent au cœur de chaque immortel. Sa hache quitta sa main comme un éclair de mort. L’arme magique filait vers sa cible en tournoyant, sifflant sa mélodie mortelle, mais l’homme-bête était encore trop rapide malgré ses blessures béantes. Balkuy courut. Il courut comme jamais dans ses mille ans d’existence, ses bottes écrasant les gravats, ses poumons brûlant de l’effort. Derrière lui, Yirga s’éloignait dans un brouillard de fumée et de cendres. Sa hache revenait vers lui en décrivant de larges arcs, harcelant sans relâche l’homme-bête épuisé. Chaque coup l’affaiblissait davantage, chaque esquive lui coûtait un peu plus de sang. Finalement, au-dessus de la forêt dense qui entourait Yirga, sous les coups répétés de l’arme enchantée, les forces de la créature l’abandonnèrent. Elle lâcha les enfants. Ils tombèrent dans l’obscurité des sous-bois, avalés par les ténèbres vertes de la jungle, leurs cris d’innocence perdus dans le bruissement des feuilles. Deux étoiles tombées du ciel, maintenant livrées aux prédateurs de la nuit.

Sur la Grande Place, le détenteur du contrat de l’ombre sentit le vent tourner. Face à la puissance déchaînée de Maleck, il comprit que la bataille était perdue car son eveil prendrait des jours avant d;etre a niveau. Mais un sourire cruel étira ses lèvres d’encre : « Nous avons réussi notre mission de toute façon ! » cria-t-il d’une voix triomphante qui résonna dans toute la cité en ruines. « Notre objectif est atteint ! Les graines de la guerre sont semées ! » Ignorant que Balkuy avait capturé son complice, il emporta l’homme au gel celui-ci encore debout malgré ses blessures et ils s’enfuirent dans les ténèbres, leurs rires moqueurs se perdant dans la nuit comme l’écho d’un cauchemar.

Ouda vacillait. L’énergie divine qui l’habitait depuis l’éveil de Maleck commençait à refluer comme une marée qui se retire. Son aura verdâtre pâlissait, ses glyphes magiques s’estompaient un à un dans l’air saturé de magie épuisée. Les piliers qu’il avait soulevés pour faciliter les sauvetages retombèrent dans un fracas de tonnerre. La poussière qu’ils soulevèrent voila la lune mourante. Le buff qu’il avait accordé aux forces encore debout s’évanouit comme un rêve au réveil, et le dôme protecteur se fissura puis explosa en mille fragments de lumière verte. La pluie revint, une pluie normale cette fois, froide et cinglante, qui lavait le sang sur les pierres brisées. Dans un dernier élan qui lui arracha un gémissement de douleur pure, Ouda énonça une loi divine d’une voix qui se brisait : « Que… tous les démons… dans Yirga… meurent. » Les créatures des ténèbres qui infestaient encore les ruines s’effondrèrent instantanément, leurs corps se dissolvant dans la réalité comme de la fumée dans le vent laissant entrevoir Yipene qui etait submerger par leurs nombre. Puis Ouda s’écroula à genoux, vide, humain à nouveau. Sikidimi tomba de fatigue au même instant, son épée violette s’éteignant dans un dernier soupir magique. Il était assis dans les décombres, haletant, le corps couvert de gelures qui le brûlaient comme du feu, quand il vit Balkuy qui revenait. L’immortel traînait derrière lui l’homme-bête inconscient, le crâne ouvert mais encore vivant. Ses yeux brûlaient d’une rage qui ne s’éteindrait jamais.

Ouda rampa vers Malkia, ses genoux saignant sur les pierres tranchantes. Chaque mouvement était une agonie, chaque souffle un combat contre la mort qui rôdait. Il s’agenouilla devant elle, les larmes ruisselant sur ses joues tuméfiées : « La Vieille… non, tu n’as pas le droit de mourir ! Par pitié… Reste avec nous… Ne nous abandonne pas maintenant… » Sa voix se brisa complètement. Le roi, le dieu, l’homme tout en lui pleurait cette femme qui l’avait vu grandir. Malkia posa sa main tremblante sur la joue de Fataliee, puis sur celle de Maleck. Ses doigts étaient froids comme la mort, mais son touch portait encore tout l’amour d’une mère, toute la tendresse d’une grand-mère. « Pardon… » murmura-t-elle, sa voix un souffle d’automne dans le silence. « Je me devais d’être forte pour le village, inflexible pour la loi… Mais je n’ai jamais eu l’intention de tuer cet enfant. Jamais. » Un sourire fantomatique étira ses lèvres exsangues : « J’ai toujours su que tu ferais ton maximum pour le sauver, Ouda. J’avais foi en toi. Je ne faisais que maintenir mon rôle, jouer la comédie de la justice implacable… Mais au fond… au fond, j’espérais que tu me désobéirais. » Ses yeux se voilèrent, mais sa voix se raffermit une dernière fois : « Ne pleurez pas mes enfants, parce que c’est maintenant que tout commence. Il faudra reconstruire Yirga pierre par pierre, cœur par cœur. Il faudra regagner la confiance du peuple, leur prouver que l’espoir peut renaître des cendres. » Son ton devint grave, chargé d’un poids prophétique : « Et Ouda… Djonba n’était pas le seul traître du conseil. » Le cœur d’Ouda se serra comme un poing glacé. Elle se pencha vers lui, ses lèvres effleurant son oreille, et murmura des mots qui le firent pâlir. Puis, rassemblant ses ultimes forces : « Je t’ai donné mes deux filles en mariage : Fataliee et la mère du nouveau-né. Elles sont ton héritage, ton ancrage dans ce monde. Prends grand soin d’elles, protège-les de ta vie… car désormais… nous sommes en guerre. » Le dernier mot s’échappa de ses lèvres comme un soupir d’hiver. Ses yeux se fermèrent pour l’éternité, et son visage prit cette sérénité que seuls connaissent les morts. Fataliee éclata en sanglots des sanglots qui déchiraient l’âme, des pleurs qui résonnaient dans toute la cité détruite comme un requiem pour l’innocence perdue. Ouda se leva lentement, comme un vieil homme portant le poids du monde sur ses épaules. Il marcha vers ce qui restait de la hutte royale des poutres calcinées, des murs éventrés, des souvenirs transformés en cendres. Il s’assit sur ce qui restait du trône. Le siège royal n’était plus qu’un amas de bois brisé et de métal tordu, mais c’était encore son trône. Son fardeau. Son destin. Un sentiment complexe l’envahit colère et tristesse mêlées dans un cocktail empoisonné qui brûlait sa gorge comme de l’acide. Ses poings se serrèrent jusqu’à ce que ses ongles s’enfoncent dans la chair de ses paumes. Il en était sûr désormais : il les traquerait jusqu’au bout du monde. Il les tuerait tous, un par un, jusqu’au dernier. Il ne ferait pas de quartier, ne connaîtrait pas la pitié. Le roi miséricordieux était mort avec Malkia. Ce qui renaissait de ses cendres était quelque chose de plus sombre, de plus implacable. Un vengeur. Il était encore perdu dans ses sombres pensées quand Sikidimi approcha en boitant. Le troisième général s’agenouilla devant son roi non par protocole, mais par épuisement. Ses jambes ne le portaient plus. « Mon roi… » Sa voix était rauque, brisée par les cris de guerre. « Nous avons perdu Raogo et les deux nouveau-nés. Ils sont tombés quelque part dans la forêt. Balkuy les cherche, mais… » Ouda sourit. Mais ce n’était pas un sourire c’était une grimace de douleur pure, le rictus d’un homme qui voit le ciel lui tomber sur la tête morceau par morceau. Sikidimi baissa les yeux, puis les releva avec une expression d’horreur : « Il y a pire, mon roi… » Il tendit deux blasons tachés de sang des emblèmes qu’il avait arrachés aux vêtements de l’homme au gel et de l’homme-bête avant leur fuite. Des blasons de la capitale. Des blasons de Zougranna. « Pourquoi des démons obéiraient-ils aux ordres d’humains ? » murmura Sikidimi, sa voix tremblant d’incompréhension. « Et pourquoi sont-ils mêlés à la capitale ? Qu’est-ce que cela signifie ? » Sikidimi et Ouda se regardèrent dans un silence lourd de menaces. Autour d’eux, Yirga agonisait. Rien n’avait été épargné ni les maisons, ni les temples, ni l’innocence de son peuple. Poko et les survivants faisaient leur maximum pour soigner les blessés, pansant les plaies du corps en attendant que celles de l’âme puissent un jour cicatriser. Et au milieu de ce chaos, au cœur de cette désolation, un roi et son général contemplaient l’ampleur de la trahison qui s’étendait bien au-delà de leurs frontières. La guerre ne faisait que commencer.

Œuvre terminée !

Vous avez terminé Maleck. Félicitations !

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5.0
2 reviews
M
Moonlight
05 Jun 2026
original
M
Moonlight
07 Jun 2026
original story, really liker it
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