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Maleck Ch.2 — Chapitre 2 : Mériter son nom
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Chapitre 2
Chapitre 2 : Mériter son nom
3408 mots ~17 min 13 vues 07 Apr 2026

« Lorsque le roi s’agenouille devant le berceau d’un enfant malade, c’est l’empire tout entier qui tremble. Car nul pacte n’est plus dangereux que celui scellé par un père désespéré. »
— Fragment des Chroniques Oubliées (Livre des Serments brisés)

La sueur perlait encore sur ses tempes. Ouda Néré était assis sur le bord de son matelas, torse penché vers l'avant, coudes sur les genoux, l'esprit pris au piège entre cauchemar et pressentiment. Sa paume droite picotait encore là où il s'était tranché la chair pour le pacte. La blessure avait cicatrisé, mais la douleur... la douleur serait éternelle.
Dans la pénombre de la pièce, la respiration paisible de sa compagne contrastait avec la tempête en lui. Une torche aux braises mourantes jetait des ombres mouvantes sur les murs d'argile. Mais dans son cœur, c'était une guerre ancienne qui recommençait.
Il n'arrivait pas à se rendormir.
« Ai-je fait ce qu'il fallait ? »
Il avait donné une part de sa propre puissance, une offrande irrémédiable, pour sauver son dernier-né. Il avait déjà trois enfants. Tous en bonne santé. Mais cette fois... il avait senti quelque chose de différent. Quelque chose d'instinctif, de sacré. Et cela le terrifiait.
« Est-ce que j'ai mis Yirga en péril pour mon sang ? »
Il se leva, noua un pagne autour de sa taille, et marcha jusqu'au bassin d'eau. Il s'y lava le visage lentement, comme pour s'arracher le doute, les tremblements, les souvenirs.
« Trois enfants en bonne santé. Trois héritiers légitimes. Alors pourquoi ce quatrième lui arrachait-il l'âme ? »
Quand il releva la tête, son reflet le fixa avec une sévérité calme. Le visage d'un chef. D'un homme qui avait vu la guerre, la perte, la foi, la révolte. Une cicatrice descendait toujours de son front à son oreille gauche, souvenir de combats et de lutte. Ses yeux, eux, étaient calmes, mais sans paix.
Il soupira. Puis sortit.

La nuit couvrait encore Wêndzanga. Ouda traversa la cour, passa sous le grand manguier et poussa la porte basse.
Il se dirigea vers la hutte adjacente où dormaient ses enfants.
À l'intérieur, dans un berceau de fibres tressées, son nouveau-né respirait paisiblement. La peau encore bleutée quelques heures plus tôt avait retrouvé sa couleur naturelle. Ouda posa sa main sur son front minuscule tiède, vivant et resta un instant immobile.L'enfant vivait. Le sacrifice avait fonctionné.
Mais à quel prix ?
Il leva ensuite les yeux vers l’autre bout de la pièce, , où dormait deux de ses autres fils. Épaules solides, muscles encore en devenir, mais déjà la posture de guerriers.
Ouda s'avança vers la natte où reposait son deuxième fils. Raogo. Quinze ans, déjà grand pour son âge, le corps déjà marqué par l'entraînement.
Il s'agenouilla près de lui et murmura :
— Raogo, lève-toi.
Le jeune homme bondit instantanément, tous sens en alerte. Les yeux vifs, la main déjà tendue vers sa dague de bois.
— Père ? Qu'y a-t-il ? Un danger ?
— Prépare-toi. Nous partons.
Raogo fronça les sourcils, intrigué.
— Ou allons nous Père.
— Nous allons chasser.
— Chasser ? Maintenant ? Mais père, qu'allons-nous chasser à cette heure ?
Ouda tourna son regard vers les murailles de la ville, vers l’obscurité au-delà.
Son regard se durcit.
— L'homme. Repondit il sur ton sec comme la pierre
Raogo cilla, mais ne broncha pas. C’était ça, leur façon à eux ; peu de mots, encore moins d’explications.
En quelques minutes, Raogo avait enfilé sa tunique de cuir et pris son arc. Ses gestes étaient précis, silencieux - Ouda avait bien fait son travail d'éducation.
Ensemble, ils quittèrent Wêndzanga endormie.
Les grands tambours s'étaient tus, les terrasses désertées, les prêtres repliés. Seuls les gardes arpentaient les chemins en pente, silhouettes fantomatiques sous les torches vacillantes.
— Père, murmura Raogo en marchant, où allons-nous exactement ?
— Là où les réponses se cachent, mon fils. Koudpoka.
Les yeux de Raogo s'écarquillèrent. Il n'avait jamais été autorisé à descendre dans la Basse-ville.
Ils franchirent la Frontière.
Un grand porche sculpté, haut comme un baobab géant, fendait la roche blanche : c'était la limite de Wêndzanga. Au-delà, c'était Koudpoka, la Basse-ville.
La Basse-ville vivait la nuit.
Koudpoka les avala comme une bête affamée.
Raogo resta bouche bée. Ses yeux d'adolescent découvraient un monde qu'il n'avait jamais imaginé.
Il n’y était venu que deux fois, toujours en plein jour, toujours sous escorte.
La nuit, tout était différent.
Dans les ruelles étroites, les voix se mêlaient aux rires amers et aux chants brisés. Les feux de cuisine fumaient, répandant des odeurs épicées et inconnues. Des mains échangeaient des substances dans l'ombre. Des corps dansaient, s'effleuraient, s'échappaient dans la musique lancinante des balafons. Une femme aux cheveux tressés de perles leur lança un rire rauque en agitant une fiole de verre bleu. Plus loin, un vieil homme chantonnait en balançant un collier de dents humaines. Raogo frissonna malgré la chaleur. L'air sentait le miel brûlé et la bile, les parfums d'encens se mêlant aux relents de chairs pourries.
— Père... c'est... c'est incroyable, murmura Raogo, fasciné malgré lui.
— Koudpoka, c'est la ville dans la ville, expliqua Ouda à voix basse. Plus ancienne que la Haute-ville. Plus libre. Plus sale. Plus vraie.
Le jeune homme observait tout : les marchands nocturnes, les diseuses de bonne aventure, les combattants qui s'affrontaient pour quelques pièces, les enfants des rues qui couraient entre les jambes des adultes.
—C’est la vérité de ceux qu’on ne voit pas. Apprends-la. Respire-la. Mais ne la laisse pas t’engloutir. Garde les yeux ouverts, Raogo. Mais ne fixe personne trop longtemps. Ici, un regard peut être une provocation.

Ouda abaissa son voile et s'enfonça dans la foule, Raogo sur ses talons.
— "Regarde, mais ne t’arrête pas", murmura Ouda sans se retourner. "Et ne touche à rien. Compte les sorties entre les bâtiments. Trois à gauche, cinq en contrebas. Un jour, ça pourrait te sauver la vie."
Raogo hocha la tête, fasciné malgré lui. C’était laid. C’était vivant.
Un groupe d’enfants dépenaillés leur barra soudain le chemin, tendant des mains avides.
— "Une pièce, seigneur ? Une seule ! Pour l’amour du divin !"
Ouda ignora leur requête, mais Raogo ralentit, la main tremblante au-dessus de sa bourse.
— "Raogo."
Le ton de son père était un coup de fouet. Le garçon serra les dents et pressa le pas.

Plus ils avançaient vers l'est, plus le silence se faisait. Plus les regards devenaient méfiants.
— Père, murmura Raogo, je sens qu'on nous observe.
— Bien. Tes sens s'aiguisent. Continue à marcher naturellement.
Puis, soudain :
SHHHKT.
Un sifflement. Une lame jaillit des ombres.
Ouda poussa Raogo d’un coup sec : une lame passa là où se trouvait sa gorge.
— Raogo, à terre ! cria Ouda.
Le jeune homme obéit instantanément, roulant derrière une caisse de bois.
Quatre hommes, masqués. Peinture de guerre sur le torse. Lames rouillées, mais affamées.
— Jolie épée, lança une voix. Pas faite pour un misérable.
— T'es pas d'ici, étranger. Trop propre. Trop droit. Et avec un gamin en plus !
— "Le petit d’abord", grimaça l’un d’eux en pointant son arme vers Raogo.
— Laissez-moi faire, Père, murmura Raogo, l’arc en main.

— Non. Observe.
Ouda adopta une position de combat fluide.
— Regarde bien, Raogo. Apprends.
— "Observe. Le premier respire par la bouche – il est essoufflé avant même de combattre. Le deuxième tient son couteau comme un marchand tient sa bourse. Le troisième..."
Le premier bandit bondit.
Le corps d’Ouda se plia, puis s'élança.
Ouda esquiva d’un mouvement fluide, saisit le poignet de l’homme et le tordit d’un coup sec. Crac. L’os céda.
Raogo n’eut pas le temps de répondre. Le deuxième assaillant chargeait déjà, hurlant.
Ce fut rapide.
Le premier fut frappé à la tempe, s'écroula sans un son. Le deuxième tenta une feinte. Ouda l'évita, le désarma d'un coup de pied, lui brisa le genou. Le troisième s'enfuit. Le dernier hésita, recula — puis disparut dans l'ombre.
Moins d'une minute.
Raogo sortit de sa cachette, admiratif et effrayé à la fois.
— Père... tu les as... tu n'as même pas sorti ton épée !
— Parfois, mon fils, la force brute n'est pas la solution. Observe toujours avant d'agir. Comprends ton ennemi avant de le frapper.
Ouda ne sourit pas, mais une lueur d’approbation traversa son regard.
— "La chasse commence toujours avant que la proie ne te voie."

Ils atteignirent enfin le bord de la ville. Là où les huttes laissaient place aux champs. Une cabane en bois tordu se dessinait, à moitié ensevelie par la végétation.
Ouda frappa. TOC. TOC. Silence. TOC. TOC. Encore. Toujours rien.
— Prends les devants, Raogo. Regarde. La terre fraîche. Les brins d’herbe couchés. Les empreintes.
Le jeune homme s'avança, intrigué.
— Que dois-je chercher, père ?
— Tout ce qui sort de l'ordinaire. Des traces. Des signes de passage. Des indices.Écoute le sol. Sens l’air. Cherche ce qui ne bouge pas… dans ce qui bouge.
Ouda s'agenouilla près de lui.
— Regarde ici. Tu vois cette terre ? Elle est plus sombre que le reste. Pourquoi ?
Raogo observa attentivement.
— Elle... elle a été retournée récemment ? "Quatre hommes", murmura Raogo en se penchant à son tour. "Un boiteux... et ils portaient quelque chose de lourd."
Ouda hocha la tête, surpris malgré lui.
— "Bien vu. Maintenant, suis-les. Bien Et là, ces herbes pliées ?
— Quelqu'un est passé par ici ! Il a marché dans cette direction !
— Exactement. Maintenant, sens l'air.
— Sentir l'air ?
— Chaque homme a une odeur. Chaque lieu garde les traces de ceux qui y sont passés. Ferme les yeux et respire profondément.
Raogo obéit. Au bout de quelques secondes :
— Je... je sens quelque chose. Comme du bois brûlé ?
— Parfait. C'est l'odeur de la fumée de karité. Balkuy fend toujours son bois le soir. Suis cette piste.
Ensemble, père et fils pistèrent dans la nuit, Raogo apprenant à lire les signes que la terre leur offrait.

Et dans une clairière silencieuse, ils le trouvèrent.
Balkuy Tindano.
Raogo retint son souffle. L'homme était immense. Massif, aussi large qu'un buffle, mais avec l'immobilité tranquille d'un sage. Il fendait un tronc de karité, lentement, avec une hache presque sacrée. Chaque coup de hache résonnait dans l’air comme un tambour de guerre.
— Père, murmura Raogo, impressionné, qui est cet homme ?
— Un ami. Enfin... j'espère qu'il l'est encore.
Balkuy parla sans se retourner, sa voix froide comme la pierre :
— Qui que tu sois... pars d'ici. Maintenant.
Ouda s'avança d'un pas.
— Balkuy, c'est moi. Nous devons parler.
— QUITTE MA MAISON !
FWOOSH.
La hache fendit l'air, passant à quelques centimètres du visage d'Ouda avant de se planter dans un arbre derrière eux. Raogo bondit en arrière, la main sur son arc.
— Père !
Ouda ne bougea pas, gardant son calme il serra la mâchoire.
— Ce n'est pas une façon de traiter ses amis, Balkuy.
Le géant se retourna enfin, lentement. Ses yeux se posèrent d'abord sur Raogo, puis sur Ouda. L'incrédulité se peignit sur son visage.
— "Mes amis ?" cracha-t-il en arrachant sa hache du bois. "Mes amis m’annoncent leur visite. Ils ne traînent pas dans ma clairière comme des voleurs !"
— "Je ne suis pas venu en roi. Je suis venu en père."
— Ouda-Nere... Le roi de tout Yirga. Qui vient traîner dans la boue pour quémander mon aide ?
Il cracha par terre.
Il brandit l’arme vers Ouda, ignorant Raogo :
— "Quitte ma maison. Maintenant."
Le garçon serra les poings. Personne ne parlait ainsi à son père.
Raogo ne put se taire plus longtemps :
— "Il ne mendie rien !"
Mais Ouda ne broncha pas.
— Les dieux descendraient-ils dans la crasse pour supplier de simples mortels ? Que le soleil s'est-il éteint pour que tu te souviennes soudain de mon existence ?
— Balkuy, je—
— Seize ans, Ouda. Seize ans que nous n'avons pas échangé un mot. Seize ans que tu gouvernes ton petit royaume doré pendant que je pourrissais ici. Et maintenant, tu débarques avec ton fils comme si de rien n'était ?
Le ton d'Ouda se durcit.
— Tu as choisi de partir, Balkuy. Tu as choisi cette vie.
— J'ai choisi ?! s'exclama Balkuy, incrédule. TU m'as banni ! Tu m'as chassé comme un chien galeux parce que mes méthodes ne convenaient plus à ta précieuse conscience !
— Tes méthodes ? Tu as torturé des prisonniers ! Des enfants !
— Pour sauver Yirga ! Pour protéger notre peuple !
— Pour assouvir ta soif de violence !
Ouda avança d’un pas, les mâchoires serrées :
— "Tu me dois la vie, Balkuy. Trois fois."
— "Et toi, tu me dois dix années de sommeil sans hurlements !" rugit le géant en lui faisant face. "J’ai enterré mes armes. J’ai brûlé mes peintures de guerre. J’ai—"
— "Tu mens."
Ouda pointa du doigt les glyphes rouges encore visibles sur la poitrine de Balkuy :
— "Tu les as gardés. Comme moi."

Un souffle rauque. Les deux hommes se toisèrent, pareils à des taureaux prêts à charger.
Un silence lourd s'installa. Raogo regardait alternativement son père et le géant, comprenant qu'il assistait à la résurgence d'une vieille blessure.Raogo, resté un pas en arrière, observait la scène, partagé entre la peur et l’admiration.
Balkuy, immense, tatoué, ses muscles couverts de glyphes, semblait à ses yeux sorti tout droit des récits de guerriers anciens.
Balkuy respira profondément, se calmant peu à peu.
— Alors... pourquoi ? Pourquoi maintenant ?
Ouda baissa les yeux.
— Mon fils. Mon nouveau-né. Il... il était en train de mourir.
— Et ? "Hah ! Après seize ans de paix, tu réveilles les cauchemars pour un gamin ?"
— Je n'ai pas pu le laisser partir.

Il raconta. Le sacrifice. Le pacte. Le Conseil qui voulait examiner l'enfant. La peur que tout ce qu'il avait construit s'effondre.
Balkuy l'écouta en silence, les bras croisés.
Ouda avança, plantant son regard dans celui du géant.
— J’ai déjà donné plus que je ne devais pour sauver cet enfant. Si le Conseil l’examine demain, il est mort. Je ne peux pas rester sans rien faire.
Balkuy secoua la tête.
— Toujours cette manie de vouloir t’opposer aux Anciens… Un jour, c’est ça qui te brisera.
— Ou qui nous sauvera tous, répliqua Ouda.
— Tu sais ce que cela signifie, dit-il enfin. S'il sent ce que tu as fait... il reviendra. Il n'attend que ça. Qu'un déséquilibre. Une faille.
— Père, murmura Raogo, de qui parlez-vous ?
— De quelqu'un qui devrait rester endormi, mon fils.
Balkuy secoua la tête.
— En seize ans, Ouda, nous n'avons causé aucun problème. J'ai vécu dans l'ombre, tu as régné dans la lumière. Chacun sa voie. Et maintenant, tu veux que je me mêle à tes histoires de famille ?
— Ce n'est pas que ça, Balkuy. Tu le sais.
— Ah oui ? Alors explique-moi pourquoi ton précieux Conseil ne peut pas régler ça ? Pourquoi le grand Ouda-Nere vient supplier l'exilé qu'il a rejeté ?
Un long silence.
— Parce que tu es le seul en qui j'ai encore confiance.
Ces mots flottèrent dans l'air comme une confession.
Balkuy observa longuement Ouda, puis son regard se porta sur Raogo.
— Et lui ? Il sait qui était son père avant de devenir roi ? Il sait ce que nous avons fait ensemble ?
— Il apprendra. Quand le moment sera venu.
Balkuy soupira, ramassa sa hache.
— Tu es toujours aussi impulsif, Ouda. Et toujours aussi têtu.
Il se dirigea vers sa cabane.
— Ton fils... il va vraiment mériter son nom dans cette histoire. Mais lequel ? Celui que tu lui donneras... ou celui qu'il lui imposera ?
Il s'arrêta sur le seuil.
— Très bien. Je vous aide. Mais après ça, nous sommes quittes. Pour toujours.
Il regarda Raogo.
— Et toi, petit pisteur, prépare-toi. Ton frère va avoir besoin d'un protecteur. Et ce ne sera pas de moi qu'il s'agira.
— Allons-y, dit-il finalement. Avant que ton Conseil ne décide que seul un enfant mort est un enfant sage.

Le retour vers Wêndzanga se fit en silence. Les premières lueurs de l'aube teintaient l'horizon d'un rose pâle, et les sentiers de montagne semblaient moins hostiles qu'à l'aller. Balkuy les accompagna jusqu'à la Frontière.
— Nous nous reverrons bientôt, dit-il simplement à Ouda en s'arrêtant au seuil.
Ses yeux se posèrent sur Raogo, qui avait gardé le silence durant tout le trajet.
Balkuy tourna les talons et disparut dans les brumes matinales.
Une fois dans l'enceinte de la Haute-ville, Ouda posa une main sur l'épaule de son fils.
— Va te reposer, Raogo. Réfléchis à tout ce que tu as entendu et vu. Nous en reparlerons quand le soleil sera haut.
Raogo voulut protester, mais un seul regard de son père lui coupa toute réplique. Il inclina la tête et le jeune homme acquiesça et s'éloigna vers les quartiers familiaux, laissant son père seul avec ses pensées.

Ouda traversa lentement la cour centrale, évitant les regards des gardes matinaux. Ses pas le menèrent vers sa hutte personnelle - celle qui abritait le symbole de son pouvoir. Il resta un long moment devant sa demeure, les yeux levés vers les étoiles – ou ce qu’il en restait, derrière ce ciel rougi.
Puis, lentement, il poussa la porte et s'immobilisa.
La hutte royale était simple, presque austère. Pas d’or, pas de pierres précieuses.
Là, au centre de la pièce circulaire, se dressait son trône. Taillé dans un bois noir séculaire sculpté de l’arbre sacré d’Arzaana, incrusté de motifs sacrés qui semblaient pulser faiblement dans la pénombre. Les accoudoirs portaient les marques de mains qui s'y étaient crispées durant des décennies de règne.
Ouda le regarda longuement. Il s’approcha, mais ne s’assit pas.
Quand avait-il cessé d'être un siège d'honneur pour devenir un fardeau ? Le poids de la couronne avait-il eu raison de sa raison ? Jadis, s'y asseoir lui donnait de la force. Aujourd'hui, cette simple perspective lui semblait écrasante. C'était plus un poids qu'autre chose.
il passa une main sur le dossier, sentant les entailles laissées par les années, les guerres, les décisions impossibles. Combien de vis avait-il sacrifiées pour maintenir Yirga en vie ? Combien de pactes avait-il scellés dans l’ombre, alors que le peuple le croyait juste et infaillible ?
Et maintenant, il avait mis tout cela en péril… pour un enfant.
— Est-ce que j’ai eu raison ?
Il hésitait encore à s'y asseoir quand un bruit de pas lui parvint. Son bras droit entra dans la hutte.
Sikidimi Doma était un homme au visage angulaire, aux cheveux grisonnants soigneusement tressés. Ses vêtements, bien que simples, portaient les broderies discrètes de son rang. Mais ce matin, son expression était préoccupée.
Il s'avança vers son roi d'un air soucieux.
— Mon roi, dit-il sans préambule, je vous vois trop souvent avec cette mine déconfite. Le peuple finira par s'en apercevoir... et cela ne lui plaira pas.
Ouda ne sut quoi répondre immédiatement. Il leva la tête, croisa le regard inquiet de Sikidimi.
— Je suis allé voir Balkuy, dit-il finalement. Nous avons besoin de lui pour sauver cet enfant
Un silence.
Sikidimi ne sembla pas surpris. Il hocha simplement la tête, comme s’il s’y attendait depuis longtemps.
— "Vous avez besoin de lui pour sauver l’enfant."
Ce n’était pas une question.
Ouda serra la mâchoire.
— "Oui."
— Mon roi, vous pourriez par un tour de force démontrer que votre lignée sera un atout pour le peuple de Yirga. Montrer la force plutôt que...
Ouda l'interrompit d'un geste las. Il éclata d’un rire sec, dépourvu d’humour.
— "Et comment ? En organisant une parade ? En faisant croire que tout va bien ?"
Sikidimi ne sourit pas.
— "En leur rappelant pourquoi ils vous ont choisi comme roi."
Ouda le fixa, les yeux étroits.
— "Je ne suis pas un parent, Sikidimi. Je suis un gardien. Et parfois, garder signifie faire des choix que personne ne comprend."
Sikidimi soutint son regard sans fléchir.
— "Alors faites-le. Mais faites-le avant que le Conseil ne décide à votre place."
Un silence lourd s’installa.
Quelque part, dans la nuit, un tambour battit un seul coup, sourd et lointain. Comme un présage.
Ouda tourna enfin les yeux vers son trône.
Et, pour la première fois depuis longtemps, il hésita avant de s’y asseoir.

Fin de l'œuvre

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