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Maleck Ch.3 — Chapitre 3 : Le Grand Conseil
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Chapitre 3
Chapitre 3 : Le Grand Conseil
5631 words ~28 min 38 vues 26 Apr 2026

« Quand les sages se réunissent pour décider du destin des innocents, c’est que les dieux ont déjà détourné le regard. » — Fragment des Chroniques Oubliées (Livre des Jugements)

— Mon roi, il est bientôt temps pour nous… Les mots de Sikidimi tirèrent Ouda de son sommeil. Il était assis sur son trône où il s’était assoupi, le menton contre la poitrine, les mains crispées sur les accoudoirs sculptés. Il s’y était effondré à l’aube, trop épuisé pour regagner sa couche. Sikidimi était resté là, veillant et se souciant de son roi comme un frère fidèle. Ouda cligna des yeux, désorienté. La lumière dorée du matin filtrait à travers les ouvertures de la hutte royale, projetant des ombres mouvantes sur les murs d’argile. — Sikidimi… murmura-t-il d’une voix rauque. Combien de temps ai-je dormi ? — Assez longtemps pour que votre corps récupère, pas assez pour que votre esprit trouve la paix, répondit son conseiller avec un sourire las. Ouda remercia Sikidimi d’un hochement de tête reconnaissant. Ce dernier dont visage était marqué par une nuit de veille, mais dont les yeux restaient vifs tenait une corne sculptée emplie de vin épicé qu’il remit au roi pour qu’il se remette d’aplomb. Le vin était fort, mélangé à des herbes qui chassèrent aussitôt les dernières brumes du sommeil. Le liquide ambré coula dans sa gorge, réchauffant son corps endolori. Puis Sikidimi tendit une tunique à Ouda, une tunique pliée avec soin ; la tunique de cérémonie, celle qu’il portait toujours pour les grands événements. Le tissu blanc comme l’os brodé de fils d’or captait la lumière matinale. Ouda sourit faiblement et le remercia, se demandant ce qu’il ferait sans lui. Le serviteur haussa les épaules et, avec la taquinerie qu’il s’autorisait parfois, répondit : — Sûrement plus d’erreurs, sire. Il s’inclina et sortit de la hutte pour l’attendre dehors. Quand son bras droit sortit de la hutte royale, Ouda se leva péniblement, ses articulations protestant après cette nuit sur le trône. Il enleva sa tunique encore imprégnée des senteurs âcre de Koudpoka encens et sueur. Dans la lumière crue du matin, son corps apparut dans toute sa réalité. Des cicatrices le parcouraient comme une carte de guerre ancienne. Son dos était si marqué qu’on aurait dit la peau d’un manuscrit où chaque bataille avait laissé sa trace. Sur son flanc gauche, un pansement taché de sang sombre témoignait d’une blessure plus récente. Il l’enleva avec précaution. La plaie béait encore — comme s’il avait été transpercé de part en part par une lame ou un projectile. Cette blessure-là datait des guerres passées. Elle était le prix de sa fougue d’il y a seize ans, la cicatrice physique du sacrifice consenti pour son peuple, d’un combat qu’il perdit. Il se dirigea vers l’arrière du trône où se trouvait une petite salle privée. À l’intérieur, une minuscule salle de bain l’attendait, un bassin de pierre polie creusé dans le sol, alimenté par une source souterraine. Il s’assit dans l’eau tiède, encore pensif. L’eau se teinta légèrement de rouge là où elle toucha sa blessure, mais la douleur s’apaisa peu à peu. Il ferma les yeux, tentant de chasser les images de la nuit : Balkuy, Koudpoka, les regards hostiles, l’incertitude… Quand il eut fini, il prit la tunique que lui avait donnée Sikidimi et l’enfila. Le tissu blanc parcouru çà et là de fils d’or tomba parfaitement sur ses épaules. Il chaussa des sandales de cuir fin et prit sa couronne — celle qui était le signe de sa royauté. Simple anneau d’or orné de trois pierres rouges comme le ciel déchu, elle pesait plus lourd que son poids réel. Ce n’était plus un père épuisé qui émergea des ténèbres. C’était un roi. Il sortit finalement de la hutte. Le soleil était déjà haut. Wêndzanga respirait la fête et la bonne humeur. Les gens discutaient ici et là, riaient devant le trône. Dans l’air flottaient des senteurs d’épices, de bière de mil, de viande grillée. C’était la Grande Place — quatre grands piliers à chacun des côtés délimitant l’espace sacré. Les marchands s’étaient déjà installés et vendaient toute sorte d’articles : étoffes colorées, bijoux de cuivre, fruits gorgés de soleil, amulettes gravées de symboles protecteurs. Le vent souffla à nouveau un parfum de jasmin et de pain chaud. On riait, on criait, on chantait. Le vent portait jusqu’aux oreilles du roi les échos d’un peuple vivant. Mais Ouda voyait ce que les autres ne percevaient pas : • Les gardes postés sur les toits, mains sur leurs armes. • Les prêtres en robe grise qui chuchotaient près du pilier nord. • Et surtout, la lourdeur dans l’air, comme si le Dôme lui-même retenait son souffle. Aujourd’hui était le dernier jour de la semaine — jour de fête, jour où le Conseil se réunissait pour prendre des décisions et juger. Juger les criminels, mais aussi les situations de tension. Et surtout, juger quels enfants avaient le mérite de vivre. Cette tradition, héritée des temps anciens : chaque nouveau-né était examiné par les Sages, et ceux jugés trop faibles ou malformés étaient… écartés. Une nécessité cruelle dans un monde où chaque bouche à nourrir était un défi, où chaque faiblesse pouvait compromettre la survie du groupe. Mais aujourd’hui, c’était son propre fils qui allait être jugé. Ouda avança vers son trône sous les regards respectueux de la foule. Sikidimi marchait à ses côtés, ajustant parfois la position de la couronne ou lissant un pli de la tunique. Chaque pas résonnait sur les dalles de pierre, annonçant l’ouverture imminente du Grand Conseil. Raogo l’attendait au pied des marches du Trône Public, où le Conseil siégeait en plein air les jours de fête. Il remit un bout de papier en disant : — De la part de Balkuy Ouda s’en saisit et sourit en le remettant à Sikidimi. Les tambours retentirent soudain ; graves, solennels, marquant le rythme d’une procession millénaire. Le Conseil arrivait. Douze figures émergèrent des quatre piliers de la Grande Place, marchant avec la lenteur cérémonielle des anciens rites. Chacune portait les insignes de sa fonction, chacune incarnait une facette du pouvoir de Yirga. La foule s’écarta respectueusement, formant une haie d’honneur silencieuse. Malkia ouvrit la marche. La Grande Prêtresse avançait droite comme une lance, ses cheveux blancs tressés de perles sacrées. Sa robe immaculée balayait le sol sans jamais se salir. Dans sa main droite, un bâton d’ivoire sculpté de symboles divins ; dans sa gauche, un encensoir qui répandait une fumée bleutée. Son aura était glaciale — celle d’une femme qui avait renoncé à l’humanité pour servir le divin. Djonba la suivait, le chef des armées par intérim. Chaque pas résonnait comme un coup de masse. Ses cicatrices, des tempes aux joues, racontaient mille batailles. Il portait une armure de cuir renforcée de plaques de bronze, et son épée — celle qui avait tranché cent gorges — battait contre sa hanche. Son regard balayait constamment la foule, cherchant les menaces. Son aura : la violence contenue, prête à exploser. Yatenga marchait en troisième, le Gardien des Lois. Voûté par l’âge mais l’esprit acéré comme une lame, il serrait contre lui le Grand Codex — livre de cuir rouge où étaient inscrites toutes les lois de Yirga. Ses petits yeux noirs ne cillaient jamais. Il avait condamné plus d’hommes que la guerre elle-même. Son aura : la justice implacable. Koudbi, le Maître des Forges, avançait lentement, ses mains massives couvertes de brûlures. Il portait le Marteau Rituel — celui qui avait forgé la couronne royale — et une sacoche remplie de métaux précieux. Autour de lui flottait l’odeur du feu et du métal en fusion. Son aura : la création par la destruction. Naba glissait plus qu’elle ne marchait, la Gardienne des Moissons. Sa robe verte était parsemée de grains d’or, et elle portait une gerbe de blé béni. Ses mains fines caressaient les épis comme d’autres caressent des enfants. Depuis la grande famine, elle n’avait plus jamais souri. Son aura : la sagesse amère de la survie. Ouda compta mentalement les silhouettes. Trois femmes, neuf hommes. Assez de pouvoir réuni pour anéantir son règne d’un geste. Sankara le suivait, le Maître des Échanges, vêtu d’une tunique multicolore qui reflétait sa richesse. Ses doigts étaient chargés de bagues, et il portait une balance d’or — symbole de l’équité commerciale. Mais ses yeux calculaient constamment la valeur de chaque chose, chaque personne. Son aura : l’avidité déguisée en prospérité. Mogho , l’Ancien des Anciens, s’avançait appuyé sur un bâton de bois noir. Centenaire, aveugle, mais dont la mémoire contenait mille ans d’histoire orale. Il portait autour du cou le Collier des Temps — fait d’os de tous les rois précédents. Sa simple présence rappelait le poids des traditions. Son aura : le temps lui-même, inexorable. Yipene, le Chasseur de Démons, marchait en silence, ses pas ne produisant aucun son. Vêtu de noir, le visage couvert de tatouages protecteurs, il portait à la ceinture des fioles remplies de sang béni et de poussière d’os de démons. Ses yeux scrutaient constamment l’invisible. Son aura : la peur, même chez ses alliés. Poko, la Guérisseuse Suprême, avançait d’un pas léger malgré son grand âge. Sa robe était parsemée de poches contenant toutes sortes d’herbes et de remèdes. Elle portait le Caducée Sacré — un bâton entouré de serpents vivants qui sifflaient doucement. Son regard portait une compassion qui contrastait avec la dureté des autres. Son aura : la vie fragile, précieuse. Tinga, le Maître des Secrets, se déplaçait comme une ombre. Petit, insignifiant en apparence, mais ses oreilles captaient tous les murmures, ses yeux tous les gestes. Il ne portait aucun insigne visible — son pouvoir était invisible. Son aura : la méfiance, car il savait tout sur chacun. Sikidimi marchait avec une élégance mesurée, le fidèle conseiller d’Ouda. Il portait les Sceaux Royaux — cylindres d’or gravés qui authentifiaient les décrets du roi. Son visage restait impassible, mais son regard croisa furtivement celui d’Ouda. Son aura : la loyauté absolue, teintée d’inquiétude. Et enfin, Fataliee. L’Oracle ferma la procession, et sa seule présence changea l’atmosphère. Elle ne marchait pas — elle flottait, ses pieds nus effleurant à peine le sol. Ses cheveux blancs ondulaient dans un vent que nul ne sentait. Ses yeux, d’un bleu si pâle qu’ils semblaient transparents, voyaient au-delà du présent. Elle portait le Miroir du Destin — surface noire polie où dansaient parfois des images d’avenir. Autour d’elle, l’air vibrait d’une énergie surnaturelle. Son aura : le destin lui-même, inéluctable et terrifiant. Les douze Conseillers prirent place sur leurs sièges disposés en arc de cercle, laissant vide le treizième — celui du roi. Ouda s’assit lentement sur son trône, celui du roi, celui du milieu, sentant le poids familier du pouvoir et de la responsabilité. Ses mains trouvèrent naturellement leur place sur les accoudoirs sculptés, mais aujourd’hui, au lieu de lui donner de la force, le siège lui semblait plus froid que jamais. « Nous commençons par les criminels, » annonça Malkia d’une voix sèche. Un homme enchaîné fut traîné devant l’assemblée. « Voleur de récoltes, » lut-on. Ouda écouta à peine. Son regard errait vers l’arrière de la place, où des nourrices portaient des nouveau-nés emmaillotés. La tradition. Tout enfant jugé trop faible, difforme, ou… différent serait exposé au soleil jusqu’à ce que la vie le quitte. « Pour préserver la pureté de Yirga. » Un frisson parcourut l’échine d’Ouda. Son fils était parmi eux. « Et maintenant, » déclara Fataliee en se levant, « passons aux naissances de cette semaine. » Les tambours cessèrent. Le silence devint étouffant.

Les nourrices s’avancèrent lentement, portant leurs paquets frêles, les visages crispés par l’angoisse. Le soleil frappait fort sur la Grande Place, rendant l’air presque irrespirable. Les cris des enfants qui avaient déjà été jugés plus tôt résonnaient dans les ruelles adjacentes — des échos que la foule feignait de ne pas entendre. Ouda sentit son cœur se serrer. Chaque visage, chaque petit corps emmailloté, chaque souffle retenu le mettait à l’épreuve. Les douze Conseillers, immobiles sur leurs sièges, semblaient scruter non seulement les enfants, mais aussi les âmes des parents. Fataliee leva le Miroir du Destin. La surface noire se mit à onduler, capturant la lumière et projetant des éclats mouvants sur les murs de la Grande Place. Les images dansaient, révélant par instants la fragilité de certaines vies, la force cachée de certaines autres. « Que le premier soit présenté », dit-elle, sa voix résonnant comme un glas. Un silence de plomb s’abattit. Le public retenait son souffle. Même le vent semblait avoir cessé de souffler.

Le Premier Enfant La nourrice tremblait en présentant le nouveau-né. L’enfant était né avec une jambe tordue, le pied retourné vers l’intérieur. Poko, la Guérisseuse Suprême, examina l’enfant avec douceur, ses serpents sifflant tristement autour de son caducée. « Guérissable », murmura-t-elle avec espoir. Mais Yatenga secoua la tête, implacable : « La loi ne distingue pas ce qui peut être guéri de ce qui ne le peut pas. Un guerrier boiteux est un guerrier mort. » Le vote fut rapide. Huit voix contre, quatre pour. Condamné. Le cri déchirant de la mère fendit l’air. Ouda serra les poings si fort que ses ongles entamèrent ses paumes. Le Deuxième, le Troisième, le Quatrième… L’un après l’autre, ils défilèrent. Un enfant aux yeux voilés par la cécité naissante. Une petite fille dont les poumons sifflaient à chaque respiration. Un garçon né avec six doigts à chaque main — signe de malédiction selon les anciens. À chaque verdict, le cœur d’Ouda se serrait davantage. Condamné. Condamné. Condamné. Seize enfants présentés. Quatorze sentences de mort prononcées. La Grande Place résonnait maintenant des sanglots étouffés des familles. Le soleil semblait brûler plus fort, comme pour rappeler le sort qui attendait les condamnés — l’exposition fatale sous ses rayons impitoyables. Ouda regardait chaque visage dans la foule. Ces gens qui l’avaient suivi, qui lui avaient fait confiance, qui avaient cru en sa vision de paix… Aujourd’hui, ils assistaient à cette boucherie rituelle sans broncher. Était-ce ça, son héritage ?

Il ne restait plus que deux enfants. Malkia se leva solennellement, son bâton d’ivoire brillant sous le soleil. « Le dernier cas de cette session est… particulier », annonça-t-elle, sa voix portant dans toute la place. « L’enfant qui va être jugé l’sera en même temps que son père. Car les deux destins sont liés. » Un murmure parcourut l’assistance. C’était sans précédent. Ouda sentit tous les regards converger vers lui. Il se leva lentement, retirant sa couronne d’or aux trois pierres rouges. Le métal était tiède sous ses doigts — tiède du poids des responsabilités qu’il portait depuis vingt ans. « Désormais », dit-il d’une voix claire qui porta jusqu’aux derniers rangs, « je me présente devant vous non plus comme votre roi, mais comme un simple citoyen de Yirga. » Il descendit les marches de son trône, chaque pas résonnant comme un coup de tonnerre dans le silence. La couronne glissa de ses mains et roula sur les dalles de pierre avec un tintement cristallin qui sembla résonner éternellement. Face aux douze Conseillers, Ouda n’était plus qu’un homme. Un père.

Malkia reprit la parole, sa voix coupante comme une lame : « Ouda-Nere, exerçant la profession de roi depuis vingt ans, est jugé aujourd’hui pour haute trahison. Et la raison… » elle désigna le nouveau-né dans les bras de la nourrice, « … est cet enfant ici présent. » La foule explosa en murmures stupéfaits. Ouda-Nere ? Leur roi ? Un traître ? Jusqu’à ce jour, malgré ses détracteurs et les critiques sur sa politique pacifiste, Ouda était respecté comme un dirigeant juste et bon. Cet homme qui avait unifié Yirga, qui avait apporté deux décennies de paix relative… Malkia leva son bâton pour réclamer le silence : « Dans la nuit d’hier, cet homme a défié le Destin et nos lois en ramenant un mort à la vie. Ceci est impardonnable ! Non content de jouer avec les forces sacrées de la mort, il a affaibli notre royaume ! » Sa voix monta, accusatrice : « Nous connaissons la paix parce que nos ennemis nous craignent. Mais lui ! » Elle pointa Ouda du doigt. « Il a cédé une partie de son pouvoir pour ce gamin ! Un gamin qui peine encore à respirer malgré toute la force vitale qu’on lui a donnée ! » Elle fit signe, et une autre nourrice s’avança, portant un second enfant. « Et non content d’avoir commis cette folie, le voici qui tient à sauver encore aujourd’hui son fils… et un autre enfant par la même occasion. » Les deux nouveau-nés reposaient côte à côte devant l’assemblée. L’un — le fils d’Ouda — respirait difficilement malgré le sacrifice consenti. L’autre était un enfant abandonné, trouvé aux portes de la ville. « Voilà donc les trois accusés devant nous », conclut Malkia avec satisfaction. « Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? »

Ouda avança d’un pas. Sa voix, quand il prit la parole, était solennelle mais empreinte d’une force tranquille qui rappela soudain à tous pourquoi ils l’avaient suivi : « Vous me connaissez tous ici. » Il tendit le doigt vers un homme dans la foule : « Toi, Komlan, je t’ai aidé quand ton fils était malade de la fièvre rouge. Les guérisseurs t’avaient abandonné, mais moi je suis resté. » Il se tourna vers une femme aux cheveux gris : « Toi, Adjoa, je t’ai sauvée de cette horde de démons qui avait ravagé ton village. J’ai perdu trois hommes ce jour-là pour t’arracher aux griffes de la mort. » Sa voix s’éleva, portée par une conviction ardente : « Je suis Ouda-Nere ! Et jamais — entendez-vous ? — JAMAIS je ne ferai quoi que ce soit pour nuire à mon peuple ! » Il marqua une pause, son regard balayant l’assemblée : « Je vais vous dire toute la vérité. Cet enfant… » Il désigna son fils. « C’est celui que j’ai choisi pour être l’héritier de la couronne. » La foule explosa. Les chuchotements devinrent un rugissement sourd. Un héritier ? Mais Ouda avait déjà trois fils en parfaite santé ! Pourquoi celui-ci, si fragile ? Ouda leva la main pour réclamer le silence. Quand il reprit la parole, sa voix portait le poids de années de secrets : « Vous voulez savoir pourquoi ? Parce que j’ai vu en lui ce que vous ne voyez pas encore. Parce que dans sa fragilité apparente se cache une force qui surpassera la mienne. Parce que parfois, ce sont les plus fragiles qui portent les plus grands destins ! » Il baissa alors le haut de sa tunique, révélant le bandage taché de sang qui ceignait son torse : « Cette blessure, je l’ai contractée lors des événements d’il y a seize ans. Lors de ce jour sombre où j’ai été mortellement blessé et où nous avons perdu l’un de nos guerriers les plus forts et les plus valeureux. Vous savez tous de qui je parle ! » À ces mots, les visages de tous les membres du Conseil se crispèrent. Même dans la foule, certains détournèrent le regard. « Mais personne ici n’ose prononcer son nom », continua Ouda avec amertume. « Vous lui devez tous la vie… comme je lui dois la mienne. » Il remonta sa tunique, cachant de nouveau sa blessure : « Depuis ce jour et jusqu’à hier, je n’avais plus interagi avec le pouvoir de Maleck. J’étais donc devenu faible. Dans l’ombre de ma grandeur passée, j’ai scellé des contrats avec nos pays voisins pour qu’ils ne nous agressent pas — et nous ferions de même. J’ai scellé les portes de Koudpoka et j’ai fondé Wêndzanga, une ville de paix ! » Sa voix se durcit : « Et pour éviter toute guerre, j’ai banni mes généraux ! J’ai chassé mes plus fidèles alliés ! Je les ai condamnés à l’exil ! Pendant tout ce temps, vous avez profité de cette paix — hypocrite peut-être, mais réelle ! — et personne n’a jamais questionné mes choix ! » Il fit volte-face vers le Conseil, les yeux brillants de colère : « Et aujourd’hui, vous voulez me juger parce que j’ai sauvé mon enfant ? Mon héritier ? »

Yatenga, le Gardien des Lois, se leva lentement, ses petits yeux noirs fixés sur Ouda : « Je ne te condamnerai jamais d’avoir sauvé une vie, Ouda. Je te condamnerai plutôt pour avoir violé le Pacte. L’une des clauses était que tu n’utiliserais plus jamais le pouvoir de Maleck… même si aujourd’hui tu viens de nous annoncer que c’était une feinte puisque tu pensais l’avoir perdu. » Ouda eut un rire amer : « Combien de temps pensez-vous que cela aurait duré ? Ils sont déjà à nos portes ! Ils nous envahiront dès que je déclinerai ou dès qu’ils verront que je suis trop passif face aux agressions ! En confiant mes pouvoirs à cet enfant, je donne une chance au futur ! » Puis, les yeux braqués sur Fataliee, il cria : « Tu as vu ma mort, n’est-ce pas ? » Il sourit, un sourire triste mais déterminé, puis se retourna vers le peuple : « Je ne regrette pas mon choix et j’en reste fier ! »

À ces mots, Malkia brandit son bâton comme une arme : « Cet enfant est marqué ! Le sang du roi ne suffit pas à laver cette faiblesse. La loi est claire ! » Ouda sentit la colère monter en lui : « Ma loi est plus ancienne que la vôtre, Malkia ! » Soudain, Fataliee intervint, ses yeux pâles brillant d’une lueur surnaturelle : « L’enfant porte en lui l’ombre d’un destin. Le tuer pourrait réveiller ce que nous craignons tous. » Un silence de plomb s’abattit sur la place. Les mots de Fataliee résonnaient encore dans l’air, lourds de menaces invisibles. Puis le débat explosa.

Poko, la Guérisseuse Suprême, se leva la première, ses serpents s’agitant nerveusement autour de son caducée : « Fataliee a raison ! J’ai examiné cet enfant cette nuit. Il porte en lui une force que je n’ai jamais sentie. Le tuer serait une erreur monumentale ! » Malkia abattit son bâton sur le sol avec violence : « Des superstitions ! Des chimères de vieille femme ! La loi est claire : tout enfant jugé faible doit être éliminé ! Point final ! » Sikidimi s’avança, ses Sceaux Royaux brillant à sa ceinture : « Ma Grande Prêtresse, avec tout le respect que je vous dois… cette “loi” date d’une époque où nous manquions de tout. Aujourd’hui, nous avons les moyens de soigner, de protéger. Nous ne sommes plus des barbares ! » Yatenga cracha par terre : « Barbares ? C’est cette faiblesse qui nous rendra barbares ! Quand nos ennemis verront que nous choyons les faibles, ils fondront sur nous comme des vautours ! » Le ciel, au-dessus d’eux, commença imperceptiblement à se ternir. Djonba, le chef des armées, frappa du poing sur l’accoudoir de son siège : « Yatenga dit vrai ! Un roi qui sacrifie la sécurité du royaume pour un seul enfant n’est plus un roi ! C’est un père égoïste ! » Ouda fit un pas vers lui, les poings serrés : « Égoïste ? MOI ? J’ai donné vingt ans de ma vie à ce peuple ! J’ai renoncé à ma propre force pour vous protéger ! » « Et regarde où cela nous a menés ! » hurla Malkia. « À supplier nos voisins de ne pas nous attaquer ! À cacher nos vrais guerriers en exil ! Tu as fait de nous des mendiants ! » Fataliee leva son Miroir du Destin, la surface noire ondulant de visions troubles : « Vous ne voyez que l’immédiat ! Moi, je vois les conséquences ! Si nous tuons cet enfant maintenant… » Sa voix se fit sifflante. « Dans dix ans, Yirga ne sera qu’un tas de cendres ! » Le ciel s’assombrit davantage. Des nuages noirs commencèrent à s’accumuler au-dessus de la Grande Place. Koudbi, le Maître des Forges, brandit son marteau : « Des visions ! Toujours des visions ! Et pendant que tu regardes tes miroirs magiques, nos ennemis fourbissent leurs armes ! Cet enfant est une faiblesse ! Une tare ! » Poko se dressa, furieuse : « Une tare ? Cet enfant a survécu à une mort certaine ! Il respire malgré des poumons défaillants ! Son cœur bat malgré un corps brisé ! C’est de la faiblesse, ça ? » Naba, la Gardienne des Moissons, jusque-là silencieuse, prit la parole d’une voix amère : « J’ai vu mourir des centaines d’enfants durant la grande famine. Croyez-moi, je sais reconnaître ceux qui peuvent survivre de ceux qui ne le peuvent pas. Cet enfant… » Elle regarda le nouveau-né. « Il ne devrait pas être vivant. Et pourtant il l’est. » Sankara, le Maître des Échanges, compta sur ses doigts bagués : « Parlons chiffres ! Combien cela nous coûte-t-il de maintenir en vie un enfant malade ? Combien de ressources détournées de enfants sains ? » Sikidimi explosa : « Tu parles de coût ? Et le coût de perdre notre roi ? Le coût de l’instabilité politique ? Le coût d’une guerre de succession ? » Le tonnerre gronda au loin. Le ciel était maintenant d’un gris menaçant. Yipene, le Chasseur de Démons, qui n’avait pas encore parlé, se leva lentement. Sa voix était un murmure glacé qui porta pourtant jusqu’aux derniers rangs : « Il y a quelque chose dans cet enfant. Quelque chose qui… attire les ombres. Je le sens depuis ce matin. » Tous se tournèrent vers lui. Même ses alliés semblaient mal à l’aise. « Explique-toi ! » ordonna Malkia. « Depuis l’aube, les démons sont agités. Ils tournent autour de Wêndzanga comme des mouches autour de miel. Ils cherchent quelque chose. Ou quelqu’un. » Fataliee hocha la tête gravement : « C’est exactement ce que je craignais. Cet enfant est un catalyseur. Le tuer déclencherait une réaction en chaîne. » Yatenga ricana : « Et le garder en vie ne déclenche rien, peut-être ? » « Si ! » cria l’Oracle, ses yeux brillant d’une lueur surnaturelle. « Mais quelque chose que nous pouvons contrôler ! » Le ciel était maintenant presque noir. Un vent étrange commença à souffler, portant une odeur de soufre. Mogho, l’Ancien des Anciens, aveugle mais dont la mémoire contenait mille ans d’histoire, frappa le sol de son bâton : « J’ai entendu cette dispute… il y a très longtemps. Quand nous avons débattu du sort d’un autre enfant. Un enfant que nous avons laissé partir. » Tous se figèrent. Dans le silence, seul résonnait le nom que personne n’osait prononcer. Sen-Kema. « Vous voulez répéter la même erreur ? » continua Mogho. « Laisser grandir un enfant marqué par le destin ? » Ouda s’avança, désespéré : « Ce n’est pas la même chose ! Mon fils n’est pas… » « Ton fils porte ta marque ! » hurla Malkia. « Et ta marque, c’est celle de Maleck ! Le Dieu de l’Équilibre ! Celui-là même qui a permis la chute ! » Le vent redoubla. Les premières gouttes de pluie commencèrent à tomber — mais c’était une pluie rouge, comme du sang dilué. Tinga, le Maître des Secrets, sortit de l’ombre où il se tenait : « Il y a autre chose que vous devez savoir. Nos espions ont repéré des mouvements étranges à la frontière est. Des créatures… que nous pensions disparues. » Djonba se pencha vers lui : « Quel genre de créatures ? » « Le genre qui suit l’odeur de la magie ancienne. Le genre qui a servi Sen-Kema. » Le tonnerre explosa au-dessus d’eux. La pluie rouge redoubla. Fataliee leva son miroir vers le ciel : « Nous n’avons plus le choix ! Chaque seconde de plus que nous passons à débattre rapproche le danger ! » Poko cria par-dessus le vacarme : « Alors décidons ! Vote immédiat ! Qui pour sauver l’enfant ? » Trois mains se levèrent : Poko, Sikidimi, Fataliee. « Qui pour sa mort ? » Quatre mains: Malkia, Yatenga, Djonba, Koudbi, Sankara. Les autres hésitaient, regardant alternativement le ciel qui noircissait et l’enfant qui respirait difficilement. « Les indécis ? » hurla Malkia. Naba leva lentement la main pour sauver l’enfant. Quatre pour. Yipene, après un long moment de réflexion, prit la parole d’une voix mesurée : « Mon rôle est de chasser les démons, pas de tuer des enfants humains. » Il regarda fixement le nouveau-né. « Cet enfant n’est pas un démon… pour l’instant. S’il le devient un jour, alors je ferai mon devoir. Mais tant qu’il reste humain… » Il leva sa main pour sauver l’enfant, ajoutant d’une voix ferme : « Je ne me mêle pas du destin des hommes. Seulement de celui des créatures des ombres. » Cinq pour. Mogho resta immobile, son vote décisif. Tinga hésita, puis leva la main pour la mort. Six contre. Il ne restait que Mogho. L’Ancien des Anciens. Celui dont la voix portait le poids de l’histoire. Dans le silence oppressant, ponctué par les coups de tonnerre, le vieil homme aveugle leva lentement son bâton. « Je vote… » Un éclair fendit le ciel. « …pour la mort. » Sept contre cinq. L’enfant était condamné. Le verdict résonna comme un glas dans la Grande Place. Malkia se leva, triomphante, et brandit son bâton vers les gardes postés en périphérie : « Gardes ! Saisissez-vous du traître et des enfants condamnés ! Que la justice soit rendue ! » Une dizaine de soldats en armes s’avancèrent vers Ouda, leurs lances pointées. Leurs pas résonnaient sur les dalles de pierre comme un tambour funèbre. Ouda ne bougea pas. Il regardait approcher la mort avec un calme inquiétant. Le premier garde tendit la main vers lui. SHHHKT. La lame traversa l’air en sifflant. La tête du garde roula sur le sol dans un flot de sang. Puis une deuxième. Une troisième. SHHHKT. SHHHKT. SHHHKT. Les autres gardes reculèrent, terrifiés, cherchant d’où venaient ces coups mortels. Une hache de guerre tournoyait dans l’air, tranchant tout sur son passage avec une précision chirurgicale, avant de revenir vers son point de départ. Ouda leva les yeux vers ses juges, un sourire froid sur les lèvres : « Ma loi est plus ancienne que la vôtre. Je croyais vous l’avoir déjà dit. » C’est alors qu’une ombre immense passa au-dessus de la Grande Place. Tous levèrent les yeux vers le ciel. Une silhouette massive descendait des nuages, portant quelqu’un dans ses bras. Balkuy atterrit avec un bruit sourd au centre de la place, déposant délicatement Raogo à ses côtés. L’homme était imposant — plus grand qu’Ouda d’une tête, et Ouda lui-même dépassait déjà la plupart des hommes. Ils avaient tous deux la stature de titans, mais Balkuy portait en plus cette aura de violence contenue qui faisait reculer instinctivement les foules. Ses yeux balayèrent la scène qu’il venait d’observer depuis les hauteurs, un sourire froid sur les lèvres. Balkuy posa une main ferme sur l’épaule de Raogo : « Fais comme nous avons convenu, mon garçon. Prends les enfants dans tes bras et défends-les au prix de ta vie. » Raogo hocha la tête gravement et se dirigea vers les nourrices terrorisées, prenant délicatement les deux nouveau-nés contre lui. Djonba se leva de son siège, ses yeux injectés de sang, la main crispée sur son épée : « Ça fait longtemps que ta tête me débecte, Ouda ! Je vais te tuer moi-même ! » Il bondit de son siège, son épée brillant au soleil, les muscles bandés par la rage. Sa lame fendit l’air en direction du cou d’Ouda. Mais quand il atteignit presque sa cible, une main massive le saisit par la gorge. Balkuy avait intercepté le coup avec une facilité déconcertante. « Depuis que tu étais dans mon ombre, tu étais faible… et beaucoup trop bavard », soupira Balkuy en regardant Djonba se débattre dans son étreinte. Il le souleva d’une main et le fracassa contre le sol. Le craquement des os fut audible dans toute la place. Djonba ne se releva pas. Balkuy tendit la main. Sa hache traversa l’air et vint se nicher dans sa paume comme un oiseau fidèle retrouvant son maître. Malkia hurla, sa voix stridente de rage : « SCANDALE ! Une saleté d’immortel ose se présenter devant nous, élus des dieux ?! Ouda ! Aurais-tu perdu la tête ? » Balkuy se tourna vers elle, son regard froid comme l’acier : « Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire, Grande Prêtresse. Je suis Balkuy Tindano, Général en Chef des Armées de Yirga, Premier Général et siégeant à ce même Conseil. J’ai … » Malkia cracha : « Tu as été banni ! Exilé ! Tu n’as plus aucun droit ici ! » Sikidimi poussa un long soupir, dégaina son épée et descendit les marches pour se placer au côté de son roi : « Pour information », annonça-t-il d’une voix claire en levant sa lame vers le Conseil, « je suis le troisième général dans le classement des généraux les plus puissants de Yirga. Et il était temps que cette comédie cesse. » Il se tourna vers Ouda avec un sourire triste : « Ça aurait été intéressant… le temps que cela aurait duré. » Et c’est à cet instant précis, alors que les trois hommes faisaient face aux membres du Conseil, que l’obscurité s’abattit. Un vent glacé s’engouffra dans la place. Les braises des torches s’éteignirent d’un coup. Dans l’obscurité soudaine, seuls brillaient les yeux de l’Oracle — et quelque chose d’autre. un grincement d’ailes déchira les ténèbres,

Chapitre 3 terminé !

Prochain :

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5.0
2 reviews
M
Moonlight
05 Jun 2026
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M
Moonlight
07 Jun 2026
original story, really liker it
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