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Dãmba Ch.2 — Ce que les vivants laissent derrière eux
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Chapitre 2
Ce que les vivants laissent derrière eux
3597 words ~18 min 2 vues 08 Jun 2026

Tiga Oulon

Forêt de Tiogo — 08h14

L’homme faisait du café comme s’il était seul.

Pas par impolitesse — plutôt par habitude. Il avait sorti une casserole, versé de l’eau, posé deux tasses sur la table sans regarder si Tiga en voulait une. Deux tasses. Automatiquement. Puis il s’était arrêté une fraction de seconde devant ce geste, et quelque chose dans ses épaules s’était resserré, imperceptiblement, avant de se relâcher.

Tiga fit comme s’il n’avait pas vu.

Il finissait de bander l’épaule. Propre, net — la plaie était longue mais superficielle, le genre que le corps referme seul si on lui en laisse le temps. Il avait demandé si Zoï Silmé avait des antalgiques. L’homme lui avait désigné le placard d’un mouvement de tête sans se retourner.

Le placard contenait : des boîtes de médicaments alignées avec une précision qui contrastait avec le reste de la pièce, quelques provisions, et sur l’étagère du bas, un bocal de plantes sèches que Tiga reconnut au premier coup d’œil — pas de la cuisine, pas de la médecine. De l’autre chose. La sorte qu’on ne trouvait pas en pharmacie.

Il prit les antalgiques. Referma le placard.

La maison était petite et avait subi. La porte réparée à la va-vite. Un trou dans le mur du fond, plâtre éclaté, qui datait d’avant cette nuit — d’autres nuits, d’autres combats. Le sol de terre battue portait des traces de nettoyage méthodique par-dessus des taches plus anciennes que le nettoyage n’avait pas effacées. Des livres partout, empilés plutôt que rangés, dans plusieurs langues dont deux que Tiga ne reconnaissait pas. Un matelas dans le coin. Pas de chambre séparée.

Pas d’affaires personnelles visibles. Pas de photos. Pas d’objets qui auraient dit quelqu’un vit ici et tient à des choses.

Juste les outils d’un homme qui travaille et dort dans le même endroit, et qui a décidé un jour que le reste était superflu.

Zoï posa les deux tasses sur la table. Du café noir, épais, l’odeur forte et familière qui fit quelque chose dans la poitrine de Tiga — la même odeur que sur la route au petit matin, cette odeur qui précédait le jour et qui ne mentait pas.

Il s’assit. Prit la tasse. Attendit.

Zoï s’assit en face de lui. Regarda son café. Ne dit rien.

Tiga connaissait ce silence-là. C’était le silence des gens qui avaient appris que parler en premier coûtait quelque chose. Il pouvait attendre — il avait dormi deux heures dans une voiture et soigné une blessure par serrage de dents, il pouvait attendre un homme qui buvait son café en regardant nulle part.

Ce qu’il ne pouvait pas faire, c’était arrêter de regarder.

Pas de façon visible. Juste cette habitude d’exorciste — laisser les autres sens travailler en dessous, cataloguer ce que les yeux captaient en périphérie. Et ce qu’il captait sur Zoï Silmé, assis à soixante centimètres de lui dans la lumière grise du matin, était quelque chose qu’il n’avait vu nulle part ailleurs.

L’empreinte sur lui était stratifiée. Des dizaines de couches, oui — il l’avait noté à la lisière de la forêt — mais maintenant qu’il était proche, qu’il pouvait lire sans l’interférence du mouvement et de la distance, il voyait autre chose. Ce n’était pas juste des résidus accumulés. C’était une absence.

Il avait appris à l’École du Chat que l’empreinte d’un être humain avait une densité, une consistance, quelque chose qu’on sentait comme on sent le poids d’un objet avant de le toucher. La plupart des gens — densité normale. Les possédés en cours — densité perturbée, bruyante, comme de l’électricité statique. Les anciens possédés — densité altérée mais présente, des cicatrices dans le tissu mais le tissu intact.

Zoï Silmé n’avait presque pas de tissu.

Ce qui restait de lui sur ce plan-là — l’empreinte, l’âme, peu importait le mot — représentait une fraction de ce qu’un homme de cet âge aurait dû porter. Le reste était… parti. Pas effacé. Parti. Comme si on avait prélevé quelque chose à la source et qu’il fonctionnait maintenant sur ce qui restait dans les marges.

Tiga but son café.

Ce n’était pas possible. L’École du Chat lui avait enseigné que la dépossession partielle de l’âme était une théorie — une théorie des textes anciens, jamais observée, jamais documentée. Les démons prenaient les corps, pas les âmes. Les âmes n’étaient pas des objets contractuels.

Il pensa à son frère. Il chassa la pensée.

« Les côtes », dit-il, parce qu’il fallait bien commencer quelque part.

Zoï leva les yeux. Attendit.

« Deux de fêlées, une peut-être fracturée. Tu devrais passer une radio. »

« Non. »

« Si tu respires mal dans trois jours — »

« Non. »

Le mot n’était pas agressif. Il était final, comme une porte qu’on ferme doucement mais qu’on ferme quand même. Tiga le nota et changea d’angle.

« La femme va bien. Je l’ai vue ce matin. »

Quelque chose passa dans le regard de Zoï — trop rapide pour être catalogué, trop bref pour être nommé.

« Je sais. »

« Tu l’avais mise à l’abri toi-même. »

« Oui. »

Tiga posa sa tasse. « Tu aurais pu la laisser dehors. »

Silence. Zoï regarda ses mains autour de la tasse — les mêmes mains que Tiga avait observées en entrant, larges, couturées de cicatrices dont certaines étaient trop régulières pour être accidentelles.

« Oui », dit-il.

Il ne développa pas. Tiga ne s’attendait pas à ce qu’il développe.

Il sortit son téléphone. Le posa sur la table, face visible — pas pour que Zoï le lise, juste pour établir qu’il n’essayait pas de cacher ce qu’il était. Exorciste. Dossiers. Missions officielles. Rien d’autre.

C’était un mensonge par omission de taille monumentale, mais techniquement exact.

« T’as un rang intermédiaire qui traîne dans le coin depuis trois semaines », dit-il. « Ce n’est pas le genre qu’on envoie pour posséder une institutrice. »

Zoï ne répondit pas. Mais ses mains s’arrêtèrent de bouger autour de la tasse.

« Quelqu’un l’a envoyé spécifiquement. »

Toujours rien.

« Vers ici. »

Zoï posa la tasse. Leva les yeux. Et pour la première fois depuis que Tiga était entré dans cette maison, il le regarda vraiment — pas avec l’absence de tout à l’heure, mais avec quelque chose de plus direct, de plus pesant, le regard de quelqu’un qui évalue ce qu’il a en face de lui et décide en temps réel combien il va en dire.

« Je sais », dit-il. « C’était pour moi. »

*

Le silence qui suivit fut différent des précédents.

Tiga laissa le temps s’installer. Il n’était pas surpris — il avait vu les couches sur l’homme, la technique de combat, la façon dont il avait su exactement comment couper ce démon du corps de la femme sans manuel ni rituel visible. Il n’était pas surpris. Mais entendre Zoï le formuler lui-même, avec cette économie de mots, avec le ton de quelqu’un qui dit le ciel est gris — ça avait un poids différent.

« Depuis combien de temps ? »

Zoï considéra la question. « Deux ans. »

Deux ans. Tiga calcula. Deux ans de démons envoyés, repoussés, et l’homme toujours là. Deux ans de ça, seul dans une forêt, avec des médicaments qui ne marchaient qu’à moitié et une porte que quelque chose défonce régulièrement la nuit.

Il pensa à demander pourquoi. Il ne le fit pas. Pas encore.

« T’as l’air de gérer », dit-il à la place.

Le coin de la bouche de Zoï bougea. Pas un sourire — quelque chose d’antérieur au sourire, l’esquisse d’une expression que l’homme avait peut-être oublié comment finir.

« C’est une façon de voir. »

Il se leva. Alla à la fenêtre. Dehors, la forêt s’égouttait encore — la pluie avait cessé mais les arbres restituaient l’eau lentement, régulièrement, un bruit de fond continu et propre. Il regarda dehors un moment.

« L’École du Chat », dit-il sans se retourner.

Ce n’était pas une question.

« Oui. »

« Je connais. » Une pause. « Ou je connaissais. »

Tiga attendit que ça continue. Ça ne continua pas. Il nota le temps du verbe — connaissais — et rangea l’information.

« Je peux rester une journée », dit-il. « Les côtes. Et parce que ce qui t’a envoyé ce démon-là en envoie probablement un autre dans les heures qui suivent. »

Zoï se retourna. Il avait cette façon de regarder qui prenait trop longtemps pour être confortable et que Tiga soupçonnait être délibérée — pas pour intimider, mais pour lire. Pour ne pas gaspiller de réponse sur quelqu’un qui ne méritait pas la vérité.

« Une journée », dit-il.

Pas d’accord. Pas merci. Juste une journée — une limite posée comme on plante un piquet dans la terre, clairement, sans discussion.

Tiga hocha la tête.

Il rebut son café. Il était encore chaud.

*

Tiga Oulon s’installa dans le seul autre siège de la pièce — une chaise en bois contre le mur, suffisamment loin de la table pour ne pas être dans les jambes de l’homme mais suffisamment proche pour ne pas avoir l’air de se replier. Il sortit son carnet. Son stylo. Les gestes de quelqu’un qui travaille.

Zoï l’ignora avec une efficacité qui relevait de l’art.

Il nettoyait. Méthodiquement, sans empressement — les débris de la porte ramassés, le sol ratissé, le panneau du mur du fond refermé à clé avec un cadenas ordinaire qui ne trompait personne mais que Zoï verrouilla quand même. Ses gestes avaient cette qualité-là : faire les choses non pas parce qu’elles servaient à quelque chose mais parce que c’était l’heure de les faire. Un ordre dans la journée qui n’avait rien à voir avec les attentes des autres.

Tiga nota dans son carnet : résidus — dépossession partielle ? — vérifier textes anciens, Mamadou B. si disponible.

Il nota une deuxième ligne. La ratura.

Ce qu’il avait failli écrire : ordre d’exécution — confirmer ou invalider — délai ?

Il ne l’écrirait pas dans ce carnet-là.

Il regarda Zoï déplacer les meubles pour atteindre une tache sur le sol. L’homme travaillait de son épaule blessée sans modifier son rythme, sans s’arrêter — pas d’héroïsme dedans, juste l’habitude de quelqu’un dont le corps est un outil qu’il use jusqu’à ce qu’il cède, et qu’il répare le minimum nécessaire pour continuer.

Tiga pensa à son frère.

Kofi avait neuf ans quand ça s’était passé. Tiga en avait douze. Il ne savait pas encore que ce qu’il portait en lui pouvait servir à quelque chose — il ne le saurait que des années plus tard, à l’École du Chat, quand un formateur lui poserait la main sur l’épaule avec une expression qu’il ne comprendrait qu’ensuite. Il ne savait pas. Mais Kofi hurlait depuis trois jours et les adultes ne pouvaient rien faire, et à un moment Tiga avait juste su. Pas comment. Pas pourquoi. Il avait su ce qu’il fallait faire et il l’avait fait.

Kofi avait arrêté de hurler.

Kofi n’avait plus jamais dit un mot non plus.

Il y avait un établissement à Ouagadougou qui s’occupait de lui maintenant. Les infirmières l’appelaient par son prénom. Elles lui mettaient de la musique parfois — elles avaient remarqué que ses doigts bougeaient légèrement quand il y avait de la musique. Tiga payait le surcoût pour la chambre individuelle. Il venait quand il pouvait.

Il n’y avait personne dans la chambre quand Tiga venait. Juste le corps de son frère qui respirait, et la musique, et les doigts qui bougeaient.

Voilà ce que le roi démon faisait aux gens.

Il leva les yeux. Zoï était debout au milieu de la pièce, le regard posé sur lui — pas hostile, pas interrogateur. Juste là.

« Tu penses trop fort », dit Zoï.

Tiga referma son carnet. « Habitude professionnelle. »

Zoï alla chercher du pain quelque part. Le posa sur la table. Attrapa un couteau ordinaire, celui de la cuisine et pas l’autre, et coupa deux tranches avec la précision d’un homme qui n’a pas besoin de regarder pour savoir où ça coupe.

Il en poussa une vers Tiga.

Tiga la prit.

Ils mangèrent sans parler. La forêt continuait de s’égoutter dehors. Quelque part au loin, un oiseau recommençait après la pluie — une note répétée, obstinée, qui ne demandait rien à personne.

Tiga regarda l’homme en face de lui — ses yeux sur le pain, ses mains sur la table, cette façon d’occuper l’espace qu’il avait : pas beaucoup, juste ce qui était nécessaire, comme s’il avait calculé longtemps avant de décider combien de place il avait le droit de prendre.

Un vaisseau parfait pour les maîtres des enfers.

Un homme qui mangeait du pain avec lui au matin d’une nuit qui avait failli le tuer, et qui ne demandait rien, et qui avait quand même mis deux tasses sur la table par habitude d’un geste qu’il n’avait plus les raisons de faire.

Tiga but le reste de son café.

Il avait une journée.


— ✦ —


Zoï Silmé

Forêt de Tiogo — 14h37

L’exorciste dormait.

Pas dans le lit — il avait refusé, brièvement, avec cette politesse économe des gens qui ne veulent pas devoir quelque chose. Il s’était endormi sur la chaise, le carnet sur les genoux, la tête inclinée contre le mur, et maintenant il respirait de façon régulière et Zoï pouvait enfin penser sans avoir quelqu’un qui regardait.

Il s’assit à la table. Posa les mains à plat sur le bois.

La douleur aux côtes était acceptable — il avait connu pire, beaucoup pire, son corps avait appris à travailler en dessous des seuils de tolérance normaux comme un moteur trafiqué qui accepte du carburant de mauvaise qualité. Ce qui le préoccupait c’était autre chose. Le résidu de cette nuit — la façon dont la chose avait accédé à Ama, avait su comment la faire apparaître, à quelle distance exacte tenir l’image pour qu’il hésite assez longtemps.

Les premières fois, deux ans plus tôt, les démons envoyés contre lui ne savaient pas. Ils venaient avec de la force brute, des formes d’intimidation génériques. Ils apprenaient. Ce qui les envoyait apprenait — compilait ce qui fonctionnait, affinait, ajustait. Cette nuit, le démon avait su son seuil presque exactement.

Ce n’était pas de la chance. C’était de l’information.

Quelqu’un au-dessus connaissait Ama.

Il regarda ses mains.

Le problème avec l’exorciste endormi sur la chaise, c’était qu’il n’était pas un problème simple. Zoï avait passé deux ans à travailler seul parce que personne d’autre ne pouvait comprendre ce qu’il faisait et pourquoi, et que les gens qui auraient pu comprendre lui posaient des questions auxquelles il ne voulait pas répondre. L’École du Chat, il avait eu affaire à eux une fois. Ils étaient arrivés trop tard, posé les mauvaises questions, et une femme était morte pendant qu’ils remplissaient leurs formulaires.

Tiga Oulon n’était pas comme les autres de l’École.

Ce n’était pas un compliment — c’était une observation. L’homme regardait les scènes comme Zoï regardait les scènes : en cherchant ce qui manquait, pas ce qui était là. Il avait lu la porte défoncée, le sang sur le montant, la trajectoire du corps, et il avait conclu juste en moins d’une minute. Il avait senti l’empreinte sur la femme et su qu’elle était froide avant même de s’approcher.

Et il avait senti quelque chose sur Zoï.

Zoï l’avait vu. Pas une réaction visible — juste une micro-pause dans ses gestes quand il s’était approché ce matin, un recalibrage, la façon dont ses yeux avaient fait quelque chose de différent pendant une seconde avant de reprendre leur expression neutre. Un exorciste entraîné qui lisait une empreinte et trouvait quelque chose qu’il n’attendait pas.

Il se demandait ce que Tiga avait vu exactement.

Il se demandait ce que Tiga ferait de ce qu’il avait vu.

Il se leva. Alla à la fenêtre. La forêt de l’après-midi n’était pas la même que la forêt de nuit — plus bruyante, plus ordinaire, des oiseaux et du vent et la lumière qui filtrait à travers les feuilles en taches mouvantes. Presque normale. Presque un endroit où vivre.

Ama avait dit une fois qu’il rendrait n’importe quel endroit habitable.

Il avait dit que c’était elle qui faisait ça, pas lui.

Elle avait ri et dit que pour une fois il avait tort.

La douleur aux côtes se manifesta soudainement, aiguë, et il s’appuya contre le mur et laissa passer. Ce n’était pas les côtes. Il le savait. Mais il était plus facile de nommer la douleur physique.

Derrière lui, la respiration sur la chaise changea de rythme.

« Tu devrais t’asseoir. »

La voix de Tiga — pas ensommeillée, pas brusque. Juste là, comme s’il n’avait pas vraiment dormi ou comme si le passage entre les deux états ne lui coûtait rien.

Zoï ne se retourna pas. « Je suis debout. »

« Oui. »

Il entendit le bruit du carnet qu’on pose. Une respiration. Puis le silence qui reprenait sa forme habituelle entre eux — pas inconfortable, pas facile, juste le silence de deux personnes qui n’ont pas encore décidé combien de terrain céder.

« Le démon de cette nuit », dit Tiga. « C’était du travail soigné. »

Zoï se retourna.

L’exorciste était réveillé depuis un moment, ça se voyait — ses yeux avaient cette netteté qu’on n’a pas dans les premières secondes du réveil. Il tenait son stylo. Il ne prenait pas de notes.

« Oui. »

« Il savait quelque chose sur toi. »

Pas une question.

« Oui. »

Tiga posa son stylo. Croisa les bras — pas de façon défensive, plutôt de la façon dont les gens croisent les bras quand ils vont dire quelque chose qu’ils ne sont pas sûrs de vouloir dire.

« Ce que j’ai senti sur toi ce matin. L’empreinte. »

Zoï attendit.

« Je n’ai pas de mots pour ce que c’est. L’École ne m’a pas donné de mots pour ça. » Il s’arrêta. « Tu sais ce que c’est. »

Ce n’était pas une accusation. C’était une demande — posée de la façon dont les gens posent des demandes quand ils ne sont pas sûrs d’avoir le droit de demander.

Zoï le regarda un long moment.

Dehors, l’oiseau obstinément répétait sa note. Le vent faisait bouger les hautes herbes au bord de la cour avec un bruissement continu, patient. Quelque part dans la forêt, un branchage craqua — pas un pas, juste un arbre qui travaillait sous son propre poids.

« Contrat », dit Zoï.

Un mot. Tiga ne bougea pas.

« Il y a deux ans. » Il alla à la table. S’assit. Pas parce qu’il voulait s’asseoir — parce que les côtes réclamaient leur dû et qu’il pouvait faire semblant que c’était son choix. « Le démon a pris ce qu’il voulait. Et il en a pris plus que prévu. »

« Combien. »

Zoï posa les mains à plat sur la table. Il les regarda. Dix doigts. Deux mains. Le reste — la grande majorité du reste — quelque part ailleurs, dans quelque chose qu’il n’avait pas encore réussi à localiser et qui se manifestait surtout comme une absence. Une légèreté permanente dans sa propre poitrine, là où quelque chose d’important aurait dû avoir du poids.

« Beaucoup. »

Tiga resta silencieux. Pas du silence de celui qui cherche quoi dire — du silence de celui qui reçoit une information et lui fait de la place.

Ce fut, Zoï le nota sans savoir quoi en faire, une forme rare de politesse.

« Et tu chasses pour récupérer. »

« J’essaie. »

« Tu as trouvé quelque chose en deux ans. »

Zoï hésita. La vérité était non — il n’avait pas trouvé, il avait appris où ne pas chercher, ce qui n’était pas la même chose. Mais une partie de lui — la partie qui fonctionnait encore normalement, ces dix pour cent qui portaient tout le reste — voulait que la réponse soit autre chose.

« Quelques pistes. »

Tiga hocha la tête. Il ne demanda pas lesquelles. Il se leva, alla à la fenêtre à son tour, regarda dehors avec cet air d’exorciste qui ne regarde jamais vraiment le paysage mais ce qu’il y a dedans.

« Ce soir », dit-il, « il va en envoyer un autre. »

« Oui. »

« Plus fort que celui d’hier. Il teste les niveaux. »

Zoï connaissait. Il vivait avec ça depuis deux ans. Les tests successifs, la montée progressive, la façon méthodique dont quelque chose au-dessus de la chaîne de commandement démoniaque évaluait ses défenses, ses limites, ce qui pouvait passer.

« Je sais. »

Tiga se retourna. Il avait cette expression qu’il avait eue à la lisière de la forêt — cette curiosité qui ressemblait à la dernière chose chez lui qui fonctionnait encore pleinement.

« Je reste. »

Zoï allait dire une journée, c’est ce qu’on a dit. Il allait dire que l’affaire de l’institutrice était réglée et que l’École du Chat avait d’autres dossiers qui attendaient et que cette forêt était trop petite pour deux personnes qui n’avaient pas décidé encore s’ils pouvaient se faire confiance.

Ce qu’il dit fut :

« Il y a un matelas dans le coin. »

Tiga regarda le coin. Regarda la chaise sur laquelle il avait dormi trois heures. Regarda Zoï.

« Merci », dit-il.

Zoï se leva. Alla au placard. Sortit les deux comprimés blancs du soir, les posa sur la table sans eau. Les regarda.

Derrière lui, Tiga avait déjà repris son carnet.

Ils avaient du travail.


Fin du chapitre II

Œuvre terminée !

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