⌘K
Récents
Notifications
Connectez-vous pour voir vos notifications
Messages
Battlefront La messagerie arrive bientôt. Restez connecté !
Bienvenue !
Rejoignez la communauté pour débloquer toutes les fonctionnalités.
Se connecter Créer un compte

Inscription gratuite · 30 secondes

Quitter le focus
0:00 0 aujourd'hui 🔥 0
Retour
Cendre Jumelles Ch.2 — Chapitre 2: La Mère, le Prêtre, et ce qui dormait en elle
Taille du texte
18px
Interligne
Compact
Normal
Aéré
Police
Serif
Sans
Mono
Thème
Nuit
Sépia
Jour
Lettrine
Mode focus
Activer
Plein écran
Activer
Marque-page
11
J'aime
0
Commentaires
Partager
Plein écran
Chapitre 2
Chapitre 2: La Mère, le Prêtre, et ce qui dormait en elle
6453 mots ~32 min 11 vues 25 Mai 2026

L’hôpital du district de Pissy sentait toujours la même chose. Désinfectant, café brûlé, et cette odeur particulière que Tadjoa avait mis du temps à identifier, l’odeur de l’attente prolongée, du temps qui s’étire sans se résoudre. Il connaissait chaque recoin de ce couloir : les carreaux fissurés sous la fenêtre du bout, la chaise bancale devant le bureau des infirmières, le néon qui clignait exactement trois fois avant de se stabiliser. Quatre ans qu’il fréquentait cet endroit. Quatre ans de visites hebdomadaires à une femme qui ne lui avait jamais répondu. Il s’arrêta sur le seuil de la chambre 14, comme chaque fois. Ce rituel d’hésitation dont il n’arrivait pas à se défaire comme si quelque chose en lui espérait encore que la chambre serait vide. Que sa mère serait debout. Qu’elle tournerait vers lui un visage réveillé et prononcerait son nom. Elle était dans la même position qu’il y a une semaine. Les mains à plat sur le drap blanc, les yeux fermés, le souffle régulier que les machines rythmaient de leur bip patient et indifférent. Il entra, s’assit sur la chaise, sa chaise, celle qu’il n’avait jamais vu personne d’autre utiliser et prit sa main. Elle était chaude. Trop chaude. Tadjoa fronça les sourcils. Il porta les doigts de sa mère à ses lèvres un geste automatique, celui du policier qui vérifie avant de conclure. Une chaleur sèche, profonde, qui irradiait depuis l’intérieur des paumes comme si quelque chose brûlait sous la peau. Il leva les yeux vers le moniteur de température. 37,2. Parfaitement normal. Pourtant cette main brûlait. Il la reposa doucement sur le drap et chassa la pensée. Le stress, sans doute. Le procès, la nuit blanche, les cauchemars. Son propre corps lui jouait des tours depuis des semaines pourquoi pas ses perceptions maintenant. Il parla à voix basse, comme toujours. Ici il parlait toujours à voix basse, même quand il était seul, comme si les mots trop forts risquaient de briser quelque chose de fragile dans l’air de cette chambre. « J’ai été acquitté hier. » Il regarda le visage de sa mère. Les cicatrices qui remontaient du cou jusqu’à la joue gauche, épaisses et anciennes, témoins silencieux d’une nuit dont personne ne lui avait jamais parlé clairement. « Saaga a témoigné pour moi. Il a risqué beaucoup. Je ne sais pas comment je vais lui rendre ça. » Le bip régulier des machines. Le néon qui clignait trois fois dans le couloir avant de se stabiliser. « Je pars ce matin. Une affectation au Nord, dans un village qui s’appelle Koalga. Des morts inexpliquées. » Il s’arrêta. « Je ne sais pas pourquoi, mais ce nom… j’ai l’impression de le connaître. Comme si je l’avais entendu quelque part, il y a longtemps. Avant les treize ans. » Il observa le visage de sa mère. Elle avait dû être belle, avant. Il le devinait aux lignes de son profil, à la courbe élégante de ses sourcils au-dessus des paupières closes. Les brûlures avaient redessiné une partie de cette beauté mais n’avaient pas pu l’effacer entièrement, comme si même le feu avait eu ses limites face à elle. Le Père Augustin disait toujours qu’elle était une femme extraordinaire. Il disait ça avec une fierté tranquille qui n’appelait pas de questions. Tadjoa avait arrêté d’en poser depuis longtemps. « Je reviendrai, » murmura-t-il. Il se pencha et posa ses lèvres sur le front de sa mère. Promesse ou prière, les deux, peut-être. C’est là qu’il vit le reflet. La grande vitre qui séparait la chambre du couloir renvoyait son image en miroir — ses épaules, sa veste froissée, la chambre derrière lui avec les machines et le lit et les fleurs fanées sur la tablette. Tout était normal. Sauf que dans ce reflet, le visage de Tadjoa souriait. Il ne souriait pas. Son cœur fit un bond brutal dans sa poitrine. Il se retourna d’un mouvement vif. Personne. Juste le lit, les machines, sa mère immobile sous ses draps blancs. Il reporta les yeux sur la vitre. Son reflet était redevenu normal un homme fatigué, le visage fermé, qui le regardait sans expression. Tadjoa resta immobile une longue trentaine de secondes. Cherchant dans le reflet un mouvement, une anomalie, n’importe quoi qui lui aurait permis de comprendre ce qu’il venait de voir. Rien ne vint. Il ramassa sa veste sur la chaise et sortit.


Le Père Augustin était dans le couloir. Pas en soutane il portait un pantalon beige et une chemise blanche, un pot de fleurs jaunes tenu à deux mains avec le soin d’un homme habitué à tenir des choses fragiles. Il semblait plus vieux que dans le souvenir de Tadjoa, avec ces creusures nouvelles autour des yeux et ce dos légèrement voûté. Mais son regard était le même. Vif. Précis. Et ce matin, éclairé d’une surprise que Tadjoa reconnut comme sincère. « Tadjoa. » Il s’avança, le visage qui s’ouvrait. « Je ne savais pas que tu venais aujourd’hui. » « Comme vous. » Tadjoa désigna les fleurs. « Vous êtes là tous les jours ? » « Presque. » Le vieil homme haussa les épaules avec une simplicité désarmante. « Ta mère et moi nous nous connaissons depuis longtemps. Je me sens responsable. C’est une façon comme une autre de prier, venir, poser des fleurs, parler un peu. Même si elle n’entend peut-être pas. » Il y avait quelque chose de vrai dans sa voix. Pas la culpabilité performative des gens qui veulent qu’on les voie souffrir quelque chose de plus intime, de plus usé. Tadjoa se détendit légèrement malgré lui. « Entrez avec moi, » dit-il. Ils entrèrent ensemble dans la chambre 14. Le Père Augustin remplaça les fleurs fanées avec des gestes qui trahissaient l’habitude il savait où était le vase, comment incliner le pot pour ne pas renverser l’eau, où poser les tiges coupées. Il tira l’autre chaise et s’assit de l’autre côté du lit, face à Tadjoa, avec l’aisance de quelqu’un pour qui cette configuration était familière depuis longtemps. « Comment tu vas, toi ? » demanda-t-il. « J’ai suivi le procès dans les journaux. » « Acquitté. » « Je sais. » Une pause. « C’était juste ? » La question directe, sans détour. Tadjoa l’apprécia. « Je ne sais pas. Je ne me souviens pas clairement de ce qui s’est passé. Saaga a témoigné pour moi. Il a pris des risques. » Augustin hocha la tête sans commenter. Sans juger non plus. Il avait toujours su tenir ce silence bienveillant qui n’absolvait pas mais n’accablait pas le silence des confesseurs qui comprennent que la culpabilité n’a pas besoin d’aide pour faire son travail. « Tu te souviens quand tu avais quatorze ans, » dit-il après un moment, « et que tu avais cassé la fenêtre du réfectoire avec un ballon ? » Malgré lui, quelque chose se dénoua dans la poitrine de Tadjoa. « C’était Koné qui avait tiré. » « C’est ce que tu disais. » Les yeux du prêtre pétillèrent. « Quand je vous avais mis face à face tous les deux, vous vous êtes mis d’accord en deux minutes pour décider que c’était le vent. » « Il soufflait fort ce jour-là. » « Il ne soufflait pas du tout. » Augustin rit doucement. « Mais j’ai apprécié l’effort créatif. Koné était moins doué que toi pour le mensonge ses oreilles devenaient rouges. » Tadjoa sourit. Un vrai sourire, le premier depuis la veille. Il observa le vieil homme de l’autre côté du lit et pensa que c’était étrange, cette géographie lui d’un côté, Augustin de l’autre, et entre eux cette femme qu’ils attendaient tous deux de voir revenir. Comme une famille assemblée autour d’une absente. « Tu avais seize ans quand tu as décidé que tu voulais être policier, » continua Augustin. Il regardait les mains de la mère en parlant, ses doigts entrelacés sur ses genoux. « Tu m’avais demandé si Dieu regardait d’un mauvais œil les hommes qui portaient des armes. » « Vous m’aviez répondu que Dieu regardait d’un mauvais œil les hommes qui se cachaient derrière Lui pour éviter les questions difficiles. » « C’est une bonne réponse, non ? » « C’était une esquive. » « Oui. » Augustin sourit. « J’étais fier que tu l’aies vu. » Ils restèrent un moment comme ça. Le bip des machines. La lumière blanche des néons. L’odeur de désinfectant et de fleurs fraîches mélangées. « Je pars en mission ce matin, » dit finalement Tadjoa. « Un village au Nord. Koalga. Des morts inexpliquées — des gens qui brûlent de l’intérieur sans source de chaleur externe. Le commissaire veut une enquête discrète. » Le Père Augustin ne répondit pas immédiatement. Ses doigts, qui étaient posés tranquillement sur ses genoux, s’immobilisèrent imperceptiblement. Ce fut la seule chose qui changea dans son visage. Pas une crispation, pas un battement de cils — juste cet infime arrêt du mouvement qui ne trompait pas Tadjoa. Il avait passé des années à interroger des gens. Il reconnaissait le moment où un corps retenait quelque chose. « Koalga, » dit Augustin. Lentement. Comme s’il soupesait le mot. « Vous connaissez ? » « Je connais quelqu’un qui en vient. » Il leva les yeux. « Une femme. Une guérisseuse qui s’appelle Adjoua. Nous nous sommes croisés il y a une vingtaine d’années lors d’une mission dans le Nord elle avait collaboré avec le diocèse sur des questions qui touchaient aux frontières entre le spirituel et le médical. Des cas que les hôpitaux ne savaient pas traiter et qu’elle résolvait avec des méthodes qui n’étaient dans aucun manuel. » Il marqua une pause. « Une femme remarquable. » « Et ? » « Et ça fait un bon moment que je n’ai plus eu de nouvelles d’elle. » Augustin regardait à nouveau les mains de la mère. « Si tu la croises dans un village de cette taille, tu la croiseras forcément tu pourrais lui demander de mes nouvelles ? » Tadjoa hocha la tête lentement. C’était une demande simple, formulée simplement, et pourtant quelque chose dans la façon dont elle était posée lui donnait l’impression d’être une pièce dans une configuration plus grande dont il n’avait pas encore le plan. « Si vous avez des inquiétudes sur elle, vous pouvez me le dire. » « Non, non. » Augustin agita la main. « De l’inquiétude de vieil homme, c’est tout. Le silence des gens qu’on aime bien a une texture particulière avec l’âge. » Il sourit. « Si tu as des problèmes là-bas, n’hésite pas à m’appeler. Le réseau dans ces zones-là est mauvais, mais essaie quand même. » Tadjoa le regarda. « Vous pouvez faire quoi, de Ouagadougou ? » Le prêtre prit une expression légèrement gênée — ou peut-être légèrement fière, les deux se ressemblaient chez lui. « Je suis prêtre exorciste. Troisième classe. » Un silence. « C’est quoi la troisième classe ? » demanda Tadjoa. « Ça veut dire formation complète. Théologie, rituels, langues anciennes utilisées dans les textes d’expulsion. » Une pause calculée. « Et aussi — c’est la partie que le Vatican n’aime pas trop mettre en avant dans ses brochures — une formation au combat rapproché. » Tadjoa le regarda sans savoir s’il devait rire. Augustin leva les deux mains en un geste de modestie comique. « Je suis vieux et je n’ai plus vingt ans de terrain derrière moi. Mais si tu as besoin d’un exorciste avec quelques bonnes années d’expérience, tu sais où me trouver. » Cette fois Tadjoa rit. Un rire bref, sincère, qui lui fit du bien. Augustin se leva et tapa son épaule avec une fermeté affectueuse. « Allez. Va. Tu te fais tard et Saaga doit commencer à trépigner devant l’immeuble. » Tadjoa se leva aussi. Il regarda une dernière fois sa mère — les mains à plat, le souffle régulier, la chaleur inexplicable sous la peau. Puis il tendit la main au prêtre. Augustin la serra fort. Plus fort qu’un homme de son âge n’aurait dû. « Prends soin de toi, mon fils. » « Vous aussi, Père. » Il sortit.


Dès que les pas de Tadjoa eurent disparu au bout du couloir, le Père Augustin posa son pot de fleurs vide et alla fermer doucement la porte de la chambre. Il tira le rideau sur la vitre qui donnait sur le couloir. Il prit sa veste civile, l’enleva, et sortit de son sac — posé discrètement sous la chaise en entrant — sa soutane noire soigneusement pliée. Il l’enfila avec des gestes précis, méthodiques. Boutonna chaque bouton du bas vers le haut comme une procédure qu’on suit sans y penser parce qu’elle est devenue chair. Noua la ceinture. Puis sortit de la poche intérieure un petit étui en cuir — vieux, usé, fendu sur un coin, qu’il avait depuis vingt-trois ans — et en tira un chapelet et un carnet à couverture cartonnée noire dont les pages étaient couvertes d’une écriture serrée, mélange de latin, d’araméen et d’annotations personnelles dans les marges. Il s’assit face au lit. Inspira lentement. Et commença. Les mots qu’il prononçait n’étaient pas du français. Pas du mooré non plus. Quelque chose de plus ancien et de plus anguleux, qui claquait dans l’air conditionné de la chambre comme des allumettes qu’on craque dans le noir. Il lisait à voix basse, régulièrement, le rythme de sa voix aussi stable que celui des machines qui veillaient sur la mère. Pendant les deux premières minutes, rien ne se passa. Puis la main droite de la mère bougea. Juste les doigts d’abord — un frémissement à peine visible, comme un animal qui se réveille à contrecœur. Puis la main entière qui pivota, paume vers le plafond. Le moniteur cardiaque accéléra d’un cran. Augustin continua de lire, la voix plus ferme, les mots plus serrés les uns contre les autres. La tête de la mère pivota vers lui. Les yeux s’ouvrirent. Augustin ne leva pas les yeux de son carnet. Il avait appris depuis longtemps à ne pas regarder en premier. À tenir le rythme de la lecture avant de regarder — parce que regarder en premier, c’était laisser à l’autre le temps de s’installer dans le regard. Il savait ce qu’il allait voir. Il l’avait vu par deux fois lors de ses visites précédentes. La familiarité n’émoussait pas l’horreur. Elle lui donnait simplement une procédure à suivre. Les yeux de la mère n’avaient plus de blanc. Juste un jaune épais, chargé, qui pulsait doucement en rythme avec le moniteur. Et dans les commissures de sa bouche entrouverte — des mouvements. Petits, blancs, méthodiques. Des asticots qui grouillaient dans la chair des joues comme si la décomposition avait commencé de l’intérieur, patiemment, sans que le reste du corps soit au courant. La voix qui sortit de sa gorge n’était pas la sienne. Grave, déformée, portant un écho qui n’avait pas de source physique dans une chambre de cette taille. Quelque chose d’ancien derrière, quelque chose qui avait l’habitude de parler depuis des gorges qui n’étaient pas les siennes. « Maudit exorciste. » Un soupir qui ressemblait à de la fumée. « Tu en as vraiment pas marre de me traumatiser ? » Augustin récita un psaume sans lever les yeux. « J’essayais de dormir, moi. » La tête de la mère s’inclina sur le côté avec une lenteur qui ignorait les articulations. « Tu débarques avec tes petites paroles et tes petites fleurs, comme si ça changeait quelque chose. Comme si t’avais pas essayé deux fois déjà. » « Tais-toi. » La voix du prêtre ne trembla pas. « Et réponds à mes questions. Pourquoi tu occupes ce corps ? Depuis combien de temps ? » « Depuis que tu me l’as demandé, » dit la chose avec un sourire. Le sourire étira la bouche de la mère dans une direction anatomiquement impossible. « Enfin — demandé n’est pas le bon mot. Tu l’as laissé ouvert, ce corps, avec tes petites tentatives ratées. Et moi j’ai trouvé la porte. » « Réponds. Pourquoi celui-là ? » Un silence. Les asticots continuaient leur travail silencieux dans la chair des joues. Le moniteur cardiaque battait régulièrement, indifférent à ce qui se passait dans le même corps qu’il mesurait. « Parce qu’il est chaud. » La voix descendit d’un ton, presque intime. « Et parce que c’est pratique. Personne ne regarde deux fois une femme dans le coma. » Une pause. « Il est venu ce matin, le petit. Il m’a tenu la main. Il a senti la chaleur — j’ai vu ses yeux. Il ne sait pas encore ce que ça veut dire. Mais il sent. » Augustin continua sa lecture. Sa voix ne changea pas. « Tu veux savoir ce qui l’attend ? » La chose inclina la tête dans l’autre sens. Ses yeux jaunes regardaient le prêtre avec une curiosité mauvaise. « Il part ce matin pour ce qui l’attend depuis seize ans. Et lui, il pense que c’est une enquête. » Le rire qui suivit fit vibrer les néons. « Une enquête. » « Qu’est-ce que ton maître veut de lui ? » « Ce que mon maître veut depuis le début. » La voix redevint froide. Professionnelle, presque. « Les deux. Les jumeaux. L’un dans ce corps, l’autre… » Les yeux jaunes montèrent vers le plafond avec une satisfaction tranquille. « L’autre est bien au chaud ici. Il a attendu longtemps. Il peut encore attendre. » « Il n’aura ni l’un ni l’autre. » La chose le regarda avec quelque chose qui ressemblait à de la pitié. « Tu vas le protéger comment, vieil homme ? Tu n’as même pas pu me chasser d’ici. Deux essais. Deux échecs. » C’était la vérité, et ils le savaient tous les deux. Augustin était puissant. Trente ans de terrain sur quatre continents, des dizaines d’expulsions réussies sur des cas que ses collègues avaient abandonnés. Mais celle-là résistait à tout ce qu’il avait. Elle était ancienne — antérieure aux textes qu’il utilisait, peut-être. Enracinée dans ce corps comme un arbre dans la terre latérite, impossible à arracher sans tuer la femme avec. Il pouvait contenir. Limiter les dégâts que la chose faisait en occupant ce corps. L’empêcher d’agir librement depuis cette enveloppe qu’elle avait investie. Mais la chasser — non. Pas encore. Peut-être pas jamais. « Ton maître pense qu’il va récupérer les deux âmes, » dit Augustin en continuant de lire. « Il s’est trompé il y a seize ans. Il se trompe encore. » « Il ne s’est pas trompé. » La voix avait changé — la moquerie avait disparu, remplacée par quelque chose de plus froid, de plus plat. « Il a juste accepté d’attendre. Et le temps n’a pas le même prix pour lui que pour toi. » Augustin tourna une page. Continua. La chose le regarda lire pendant encore dix minutes. L’expression sur le visage de la mère oscillait entre l’irritation et une espèce d’ennui contemplatif — comme quelqu’un qui regarde la pluie tomber sans pouvoir rien y faire. Puis les yeux se refermèrent. La tête retomba sur l’oreiller. La main se replia sur le drap. Les moniteurs revinrent à leurs courbes régulières. La chambre retrouva son silence habituel, son odeur de désinfectant, sa banalité médicale. Augustin attendit trente secondes. Puis tourna la dernière page de la section et s’apprêta à prononcer les mots de clôture. Il s’arrêta. Il regarda la page. La relut. Ses lèvres bougèrent sans son, comptant les lignes comme on recompte une addition dont le résultat paraît faux. Il avait sauté une strophe. Au milieu de la section centrale — distrait par la visite de Tadjoa, par les questions qui tournaient dans sa tête depuis des semaines, par la mention de Koalga qui l’avait traversé comme une lame froide — il avait tourné une page sans avoir terminé la précédente. La formule de clôture était là, intacte, en bas de la page qu’il n’avait pas lue. Celle qui referme. Celle sans laquelle ce qu’on a contenu ne retourne pas complètement là où on l’avait trouvé. Il porta la main à sa bouche. Le moniteur cardiaque s’emballa. Pas progressivement. D’un seul coup, la courbe qui bondissait sur l’écran en pics irréguliers et rapides. La main de la mère se souleva du drap. Lentement. Avec une précision mécanique qui n’avait rien d’humain, les doigts qui s’écartaient un par un comme les pattes d’une araignée qui s’étire. Augustin se leva d’un bond et chercha son carnet — mais sa main rencontra le bord du lit, le carnet glissa, tomba. Il se baissa pour le ramasser et la main de la mère attrapa le pot de fleurs sur la tablette et le projeta contre le mur avec une force qui fit exploser la céramique en dizaines d’éclats pointus. Il recula vers la porte. Trouva la poignée derrière lui. La chose dans le corps de la mère se redressa sur le lit — pas comme un être humain se redresse, pas avec les hésitations et les appuis du réveil, mais d’un mouvement unique et vertical, comme une marionnette qu’on tire par un fil. Les yeux jaunes étaient ouverts et fixés sur lui avec une concentration totale. Augustin poussa la porte. C’est la dernière chose qu’il eut le temps de faire. La détonation fut brève et sèche — pas un grondement, pas une progression, une explosion nette comme si quelque chose à l’intérieur du bâtiment avait changé d’état en une fraction de seconde. Les fenêtres du couloir soufflèrent vers l’extérieur dans un fracas de verre. Une partie du plafond du bloc B s’effondra dans un nuage de poussière grise et de ferraille tordue. Les alarmes commencèrent presque immédiatement — le hurlement strident des détecteurs, puis les cris, puis le bruit des pieds qui couraient. La chambre 14 n’existait plus.


La Peugeot de Saaga attendait en bas de l’immeuble, moteur tournant, les deux portières déjà déverrouillées. Saaga lui-même était appuyé contre le capot, deux cafés en sachet dans les mains et l’expression de quelqu’un qui a déjà révisé son impatience plusieurs fois ce matin. « Quarante minutes, » dit-il en lui tendant un sachet. « J’ai compté. » « Le Père Augustin était là. » Saaga marqua une pause dans sa gorgée de café. « À l’hôpital ? » « Dans le couloir de sa chambre. Avec des fleurs. Il vient apparemment presque tous les jours. » Saaga reprit sa gorgée et sembla peser ça. « Et ça t’a pris quarante minutes parce que… ? » « On a parlé. » Tadjoa ouvrit la portière et s’installa côté passager. « Il connaît une guérisseuse à Koalga. Il m’a demandé de lui transmettre ses salutations si je la croise. » Saaga contourna la voiture et se glissa derrière le volant. « Il connaît des gens là-bas. » « Apparemment. » « Et il t’a pas dit de ne pas y aller ? De faire attention, de prendre soin de toi, tout le discours habituel du Père Augustin ? » Tadjoa réfléchit. « Il m’a dit d’appeler si on avait des problèmes. Et il m’a dit qu’il était exorciste de troisième classe avec une formation au combat. » Saaga tourna la clé de contact. La Peugeot toussa deux fois avant de se lancer. « Exorciste de troisième classe avec une formation au combat. » Il répéta ça lentement, comme s’il testait le poids de chaque mot. « Et tu réagis comment à une information pareille ? » « Je ne sais pas encore. » « Moi non plus. » Saaga enclencha la première. « On verra si on a besoin d’un prêtre qui se bat. » Ils quittèrent le quartier dans la lumière encore fraîche du matin, Ouagadougou qui s’éveillait autour d’eux dans son brouhaha quotidien — les vendeurs ambulants qui déployaient leurs étals, les motos-taxis qui vrombissaient entre les voitures, les femmes en boubou portant des bassines sur la tête avec cette grâce qui semblait ignorer les lois de la physique. Tadjoa regardait défiler la ville et se demandait combien de temps il faudrait avant d’y revenir. Ils s’arrêtèrent au marché de Tanghin. Saaga s’y déplaçait avec l’aisance de quelqu’un qui connaît le terrain — il interpellait les vendeurs par leur prénom, négociait avec une jovialité familière qui faisait baisser les prix sans froisser personne. Il chargea le coffre avec une méthode qui trahissait la vieille habitude du terrain : eau en quantité, vivres pour cinq jours minimum, trousse de secours complète, piles et lampe frontale. Tadjoa remarqua les deux couteaux de cuisine à manches de bois. Il ne dit rien. Ils venaient de refermer le coffre quand les sirènes commencèrent. Lointaines d’abord. Puis plusieurs, qui se répondaient dans des directions différentes. Tadjoa s’arrêta. Se retourna instinctivement. Au-dessus du quartier de Pissy — à trois cents mètres à peine — une traînée de fumée grise montait droit dans l’air immobile du matin, fine et régulière, comme une écriture illisible tracée sur le ciel bleu. Saaga suivit son regard. Ils restèrent là un moment, tous les deux, sans parler. Autour d’eux le marché continuait son vacarme habituel comme si rien ne s’était passé — les vendeurs qui criaient, les enfants qui couraient, une radio qui diffusait du zouglou depuis l’intérieur d’une boutique. Tadjoa sortit son téléphone. Le réseau était encore bon ici. Il aurait pu appeler le commissariat. Sa main resta immobile sur l’écran. « Les secours sont déjà sur place, » dit Saaga à voix basse. Pas pour convaincre — pour nommer ce que tous les deux étaient en train de décider. La fumée continuait de monter, fine et grise, au-dessus de Pissy. L’hôpital du district était dans ce quartier-là. Tadjoa remit son téléphone dans sa poche et ouvrit la portière. « Allons-y. »


La route nationale s’étira devant eux, rouge et droite, vers le Nord. Le paysage changeait progressivement de chaque côté — les maisons de parpaing cédant la place aux constructions en banco, le bitume se dégradant par plaques, la végétation s’éclaircissant en cette savane sèche aux herbes hautes que le vent de la vitesse faisait onduler comme de l’eau. Pendant les deux premières heures ils parlèrent de tout et de rien — du verdict de la veille, d’un film que Saaga avait vu et que Tadjoa ne verrait jamais parce qu’il ne regardait pas les films, d’une fille que Saaga voyait depuis trois semaines. « Elle sait que tu es flic ? » demanda Tadjoa. « Non. Et je laisse traîner. » « Pourquoi ? » « Parce que ça change tout, le truc du policier. Soit elles trouvent ça excitant d’une façon qui me met mal à l’aise, soit elles s’imaginent que tu vas mourir en service et elles commencent à te regarder avec des yeux de chiot mouillé. » « Et si elle découvre toute seule ? » « J’improvise. » Saaga haussa les épaules avec la sérénité d’un homme en paix avec ses propres incohérences. « C’est ma méthode préférée pour à peu près tout. » Tadjoa sourit. C’était ça avec Saaga — cette capacité à maintenir la surface praticable même quand le fond était agité. À rendre les choses légères sans les rendre fausses. Puis le réseau coupa. D’un seul coup, comme un interrupteur. Pas le signal qui s’affaiblit barre par barre — une coupure nette, simultanée sur les deux téléphones. Saaga jeta un œil au sien sur le support du tableau de bord. Le remit en place sans rien dire. Tadjoa attendit. « J’ai vérifié Koalga hier soir avant de dormir, » dit finalement Saaga, les yeux sur la route. « Sur les cartes satellites. La dernière image du village date de 2008. Depuis, zone blanche. Aucune couverture. J’ai regardé sur trois services différents. » « Les zones rurales isolées — » « Pas comme ça. » Saaga secoua la tête. « En 2008, le village existait clairement sur les images. Des bâtiments, des routes, des toits visibles depuis le ciel. Et d’un coup, rien. Comme si quelqu’un avait effacé. » Ils roulèrent en silence pendant quelques kilomètres. Le bush s’épaississait de chaque côté de la route, les herbes plus hautes, les arbres plus rares et tordus. L’air qui entrait par les fenêtres avait changé de texture — plus chaud, plus sec, chargé de poussière rouge. « Le Père Augustin savait qu’il n’y avait pas de réseau là-bas, » dit Tadjoa. « Je ne le lui avais pas dit. Il l’a mentionné naturellement. » Saaga ne répondit pas immédiatement. Quand il parla, sa voix était celle du policier neutre, factuelle, qui range les informations sans les commenter encore. « Donc il connaît cet endroit. Ou il a vérifié. » « Les deux ne s’excluent pas. » « Non. » Ils laissèrent ça où c’était. Il y aurait le temps d’y revenir. Pour l’instant la route, le bush qui défilait, et ce silence du réseau coupé qui leur rappelait à chaque coup d’œil sur l’écran mort qu’ils avançaient vers quelque chose qui ne voulait pas être trouvé.


La piste qui quittait la nationale était à peine visible — deux ornières creusées dans la latérite rouge, séparées par une bande d’herbes hautes qui raclaient le dessous de la Peugeot avec un bruit continu de brosse. Saaga ralentit à vingt kilomètres-heure, les dents serrées sur les cahots. « C’est pour ça que j’aurais voulu un 4x4. Je le dis à chaque mission de terrain, personne ne m’écoute. » Tadjoa ne répondit pas. Il regardait par la vitre, et quelque chose en lui s’était modifié depuis qu’ils avaient quitté la nationale. Un changement subtil — pas dans le paysage, dans l’espace intérieur de sa poitrine. Comme si son corps reconnaissait quelque chose que son esprit refusait encore de nommer. La chaleur sous sa peau s’était intensifiée. Il en était sûr maintenant. Depuis les trente derniers kilomètres elle augmentait progressivement, cette brûlure sourde qui n’avait rien à voir avec la température extérieure. Il serra les poings sur ses genoux. Le village apparut au détour d’un coude. Un ensemble de maisons de banco dont les murs ocres se confondaient presque avec la terre alentour. Des toits de tôle ondulée sur certaines, de chaume sur d’autres. Une place centrale dominée par un fromager immense dont les racines aériennes s’étiraient comme les doigts d’une main géante enfouie sous le sol. Des boutiques fermées aux rideaux de métal baissés. Un puits. Quelques chèvres attachées à des piquets qui ne levèrent même pas la tête à leur passage. Et les gens. Une quinzaine de villageois, debout, éparpillés sur la place et aux abords des maisons. Ils regardèrent la voiture approcher sans bouger. Sans le geste de la main qui accueille les inconnus dans les villages. Sans le groupe d’enfants qui devrait normalement courir vers tout véhicule étranger en criant. Pas un sourire. Pas un mouvement. Juste ces regards. Saaga coupa le moteur au milieu de la place et prit le temps de regarder autour de lui avant d’ouvrir sa portière. « Ambiance de fin du monde. » Tadjoa sortit le premier. La chaleur de fin d’après-midi l’enveloppa immédiatement — la chaleur normale du Nord burkinabè, celle de l’air et du soleil. Et sous elle, en dessous, l’autre. Celle qui venait de lui. Plus forte qu’avant. Il y avait une odeur, aussi. Qu’il n’avait pas remarquée depuis la voiture. Quelque chose de lointain, à peine perceptible — de la fumée froide, comme des cendres vieilles de plusieurs jours. Pas de feu récent. Quelque chose d’ancien, d’installé. Un homme s’avança depuis le groupe. Grand, la soixantaine bien tassée, un bonnet blanc sur la tête malgré la chaleur, une boubou bleu délavé qui avait dû être vif il y a longtemps. Il marchait sans se presser, le visage impénétrable. Et quand il s’arrêta à deux mètres de Tadjoa, ses yeux — foncés, profonds, enchâssés sous des sourcils broussailleux — glissèrent sur lui avec quelque chose qui n’était pas de la curiosité. De la reconnaissance. « Inspecteur Sinini. » Pas une question. Une affirmation, prononcée avec une certitude tranquille, comme on énonce un fait établi depuis longtemps. Tadjoa n’avait pas donné son nom. Le dossier de mission ne comportait aucun contact local. Personne à Koalga n’aurait dû savoir qui venait, ni quand. « Oui, » dit-il prudemment. « Et vous êtes ? » « Le chef du village. » Les mains restèrent dans le dos. Pas de poignée de main. « Nous vous attendions. » Saaga se plaça à côté de Tadjoa, imperceptiblement plus proche. Un réflexe de terrain si automatique qu’il ne s’en rendait probablement pas compte. « Comment vous saviez qu’on venait ? » demanda-il. Le chef du village les regarda tous les deux avec cette même expression plate. Pas d’hostilité, pas de chaleur juste cette neutralité lourde qui aurait pu signifier n’importe quoi. « Nous savions depuis bien avant que vous le sachiez vous-mêmes. » Il se retourna et fit signe de le suivre, comme si la conversation était close. Les autres villageois s’écartèrent pour les laisser passer. Certains s’éloignèrent carrément, rentrant chez eux sans un regard. D’autres restèrent à distance, les observant traverser la place avec des visages dont Tadjoa essayait de lire les expressions et n’y parvenait pas. Une vieille femme porta la main à sa bouche en le voyant passer et se détourna vivement, comme si croiser son regard lui était insupportable. Un enfant se réfugia derrière les jambes de sa mère. Et dans les yeux de certains; pas tous, mais certains cette expression qu’il avait appris à reconnaître en années d’interrogatoire. Celle des gens qui savent ce qui va arriver et qui ont décidé de ne rien dire. La hutte qu’on leur attribua était en périphérie de la place, à l’ombre d’un acacia. Propre, fonctionnelle, vide de tout objet personnel — deux nattes de raphia, une jarre d’eau, une bougie dans un tesson de céramique. Une meurtrière étroite sur le mur est pour seule fenêtre. Le chef du village s’arrêta sur le seuil. « Le repas sera apporté au coucher du soleil. » Il les regarda une dernière fois — Saaga, puis Tadjoa, et sur Tadjoa ce regard s’attarda une fraction de seconde de trop. « Restez dans la hutte cette nuit. » « Pourquoi ? » demanda Saaga. Silence. Puis : « La nuit ici n’est pas comme ailleurs. » Et il s’en alla sans attendre leurs questions. Ils regardèrent sa silhouette traverser la place et disparaître entre deux maisons. Le soleil était presque à l’horizon, peignant le village en nuances de cuivre et de sang. Autour d’eux, le village se refermait — les quelques villageois encore dehors rentraient chez eux avec une hâte silencieuse et méthodique, les portes qui claquaient une à une, les lumières qui s’éteignaient. « Rester dans la hutte, » répéta Saaga à voix basse. Il regardait la place se vider. « Ça veut dire qu’il y a une raison de ne pas rester dans la hutte. » « Ouais. » « Et on va quand même sortir cette nuit. » Ce n’était pas une question. Tadjoa ramassa son sac. « On est venus pour enquêter. » Saaga soupira et alla chercher la lampe frontale dans le coffre.


Ils mangèrent les provisions qu’on leur avait apportées en silence du tô avec une sauce aux feuilles, préparé avec soin mais déposé devant la hutte par quelqu’un qu’ils n’avaient pas vu approcher ni repartir. La nuit tomba vite, comme elle tombe dans le Sahel, sans les longues hésitations des crépuscules tempérés. En l’espace de vingt minutes le ciel passa du cuivre à l’indigo puis au noir total. Et avec le noir, le silence. Pas le silence progressif d’un village qui s’endort, avec ses bruits qui se raréfient doucement les conversations qui baissent, les enfants qu’on couche, les derniers animaux qui s’installent. Un silence immédiat, total, comme si le son lui-même avait décidé de quitter les lieux. Pas un grillon. Pas une grenouille. Pas le vent dans l’acacia au-dessus d’eux. Rien. Tadjoa était allongé sur sa natte, les yeux ouverts sur le plafond de chaume. La chaleur sous sa peau battait régulièrement, comme un second cœur. Il essaya de ne pas y penser. « Tu dors ? » dit Saaga depuis l’autre natte. « Non. » « Moi non plus. » Un silence. « T’entends rien ? » « C’est ça le problème. » Il se redressa. Prit sa lampe et son arme. Saaga était déjà debout. Ils sortirent. La nuit était noire et épaisse, sans lune. Le fromager sur la place centrale n’était plus qu’une silhouette massive et immobile, ses racines aériennes comme des bras tendus vers la terre. Les maisons alentour étaient sombres et fermées, muettes. La Peugeot brillait faiblement sous les étoiles, incongrument moderne dans ce décor d’argile et de silence. Tadjoa alluma sa lampe frontale. Le faisceau découpa la place devant eux terre battue, ombre du fromager, poussière rouge que rien ne soulevait. Puis il les vit. D’abord un. Au bout de la place, là où la piste sortait du village vers le bush. Une lumière petite et bleue, suspendue à hauteur d’homme, qui flottait avec une légèreté impossible. Il éteignit sa lampe instinctivement. La lumière bleue continua de flotter. Puis une autre. Sur la gauche, entre deux maisons. Puis trois d’un coup, qui émergeaient de derrière les boutiques fermées comme des lanternes oubliées. Beaux. La première pensée de Tadjoa fut qu’ils étaient beaux d’une beauté froide et irréelle, comme des étoiles qui auraient décidé de descendre à hauteur d’yeux pour voir comment les hommes vivaient. Ils pulsaient doucement, bleutés, certains avec un cœur plus blanc et plus intense qui battait en rythme. « C’est quoi ça ? » murmura Saaga. Sa main avait glissé vers son holster. Tadjoa ne répondit pas. Parce que quelque chose en lui quelque chose qui n’était pas tout à fait lui, quelque chose de très vieux qui dormait sous seize ans de silence — venait de se réveiller en criant. Une mise en garde sans mots, une certitude viscérale et ancienne : ces lumières n’avaient rien d’innocent. Les feux follets se mirent en mouvement. Pas vers eux. Pas encore. Un déplacement lent, presque paresseux, circulaire — comme s’ils prenaient la mesure de l’espace autour d’eux. Comme s’ils tournaient autour de quelque chose en décidant comment l’approcher. « On rentre, » dit Tadjoa. « Ouais, » dit Saaga. Aucun des deux ne bougea. Parce qu’à ce moment précis, toutes les lumières s’arrêtèrent. Simultanément. Et dans ce bref instant d’immobilité absolue — avant qu’ils puissent comprendre ce qui se passait, avant qu’ils puissent former une pensée cohérente — Tadjoa entendit quelque chose. Son nom. Prononcé à mi-voix, depuis partout et depuis nulle part, avec une familiarité terrible — comme si la chose qui parlait connaissait ce nom depuis avant lui. Pas Tadjoa. L’autre. L’ancien. Khalanfe. Et les feux follets chargèrent.

Œuvre terminée !

Vous avez terminé Cendre Jumelles. Félicitations !

Commentaires

0 commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Avis sur l'œuvre

0,0
0 avis
Aucun avis pour l'instant. Soyez le premier à en laisser un !
Signaler un contenu
Signaler
Motif du signalement *
Spam
Contenu inapproprié
Harcèlement
Violence / haine
Droits d'auteur
Autre raison
Précisions (optionnel)
Les signalements abusifs ou répétés peuvent entraîner une restriction de votre compte. Nous traitons chaque signalement sous 48h.