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l y a eu un moment, sous ce lit, que je n’ai pas raconté dans le chapitre d’avant. Je l’ai pas raconté parce que j’essayais de tenir les choses dans l’ordre, et que cet ordre-là déjà me coûtait assez. Mais il faut que je le dise maintenant parce que ça change tout. Ça change comment j’ai pensé aux hommes sur les motos. Ça change comment je pense encore à eux aujourd’hui.
Pendant que les bruits couraient dehors — les voix, les portes, les choses qui cassaient — quelqu’un est entré dans notre chambre.
J’ai vu ses pieds. Des sandales en plastique marron, usées sur le bord gauche. Des pieds d’homme, larges, avec de la poussière rouge jusqu’aux chevilles. Il s’est arrêté au milieu de la pièce. J’entendais sa respiration — rapide, comme s’il avait couru, ou comme s’il portait quelque chose de lourd dans la poitrine.
Il a regardé sous le lit.
On s’est regardés. Lui debout, moi couché dans la poussière avec Issa serré contre moi. Ma main toujours sur la bouche de mon frère. Issa qui avait vu lui aussi et qui avait arrêté de respirer complètement.
Une seconde. Deux secondes. Trois.
L’homme a pas crié. L’homme a pas appelé les autres. L’homme a pas levé son arme — il en avait une, je l’avais vue dans sa main avant qu’il se baisse, un vieux fusil avec une sangle de tissu. Il a rien fait de tout ça.
Il a pris la couverture pliée sur le bord du lit — la grande couverture en coton que ma mère lavait le samedi et qui sentait toujours le savon de Marseille et le soleil — et il l’a jetée sur nous. Doucement. Pas d’un geste brusque. Doucement, comme on couvre un enfant qui dort.
Puis il s’est relevé. Ses pieds ont bougé vers la porte. Il est sorti.
J’ai entendu la voix d’un autre homme dehors qui lui demandait quelque chose en fulfuldé. L’homme aux sandales marron a répondu — rien. La pièce est vide.
Voilà. C’est tout. La pièce est vide.
J’ai pensé à lui pendant des heures sous cette couverture. Je pense encore à lui maintenant. Qui il était. Pourquoi il a fait ça. Est-ce que c’était quelqu’un du coin — quelqu’un qui nous connaissait, qui avait vu Issa jouer dans la rue, qui avait acheté du miel à mon père ? Est-ce que c’était un homme qu’on avait forcé à être là, un homme qui avait une famille lui aussi et qui avait dit oui pour pas mourir lui-même ? Est-ce que c’était quelqu’un qui croyait vraiment à ce qu’il faisait mais qui avait pas pu, pas pour deux enfants sous un lit, pas ce matin-là ?
Je sais pas. Je saurai jamais.
Ce que je sais c’est que notre maison a pas brûlé. Toutes les maisons autour ont brûlé — j’allais voir ça bientôt, j’allais marcher dans les cendres de Djibo et compter les murs noircis. Mais notre maison à nous, elle est restée debout. C’était lui de la brûler, j’en suis presque sûr — ils s’étaient réparti les maisons comme on se répartit un travail. Et lui il a pas brûlé la nôtre.
Peut-être qu’il voulait pas laisser de traces de nous. Peut-être qu’une maison brûlée avec des enfants dedans c’était une chose et qu’une maison brûlée vide c’en était une autre. Peut-être qu’il avait juste besoin de garder un endroit dans sa tête où il avait pas tout à fait tout fait.
Je sais pas. Je saurai jamais. Et c’est cette question-là — est-ce qu’il y a des gens bien parmi eux — qui m’a rendu fou sur la route. Parce que si la réponse est oui, alors rien est simple. Et quand rien est simple et qu’on a faim et qu’on a peur, on fait des choses qu’on aurait pas faites si tout était simple.
Mais j’en suis pas encore là. Pour l’instant je suis sous une couverture qui sent le savon et le soleil, et mon frère respire contre moi, et dehors Djibo brûle.
On est sortis quand le silence a duré assez longtemps pour sembler vrai. Issa le premier — c’est lui qui a soulevé la couverture, c’est lui qui a rampé vers la lumière. À onze ans on a encore ce réflexe-là, aller vers la lumière même quand on sait pas ce qu’il y a dedans. Moi j’avais seize ans et je voulais rester sous le lit encore un peu. Encore un peu dans le noir où les choses n’avaient pas encore de forme.
Mais je l’ai suivi.
La cour d’abord. Le sol en terre battue qu’on balayait chaque matin. Le canari renversé, l’eau bue par la terre. Le vélo de mon père couché sur le côté, la roue avant tordue. La marmite de ma mère par terre, le couvercle à trois mètres comme si quelqu’un l’avait lancé.
Je regardais les objets.
Pas autre chose.
Juste les objets.
Issa s’est arrêté. Il regardait un point fixe devant lui et il bougeait plus. J’ai posé ma main sur ses yeux avant de regarder moi-même ce qu’il regardait. J’ai regardé. Puis j’ai dit — viens — et je l’ai tourné vers l’autre direction et on est sortis par la petite porte de derrière sans repasser par la cour principale.
Je dirai pas ce que j’ai vu dans cette cour. Je le dirai jamais. Certaines choses appartiennent pas aux mots. Elles appartiennent au silence et elles y restent.
Djibo dehors ressemblait à un dessin que quelqu’un aurait froissé et brûlé à moitié. Les murs debout et les toits effondrés. La fumée qui montait encore de trois ou quatre endroits. Des chèvres qui erraient sans comprendre, elles non plus. Une sandalle d’enfant au milieu du chemin — une seule, l’autre nulle part.
Il y avait personne. Ou presque personne. Une vieille femme assise contre un mur, les yeux ouverts et le regard fermé — vivante mais partie quelque part à l’intérieur d’elle-même où personne pouvait la suivre. Plus loin un homme que je reconnaissais de dos, Idrissa le menuisier, qui creusait dans le sol de sa cour avec ses mains nues, vite, méthodiquement, comme s’il avait un travail urgent à finir. Je suis pas allé voir ce qu’il enterrait.
Issa tenait ma main. Il tenait ma main et il disait rien et il marchait là où je marchais, petit bateau attaché à un grand bateau qui savait pas non plus où il allait.
J’ai fait le tour de ce que j’ai pu faire le tour. J’ai cherché des survivants. J’en ai trouvé quatre — deux vieux, une femme avec un bébé, un garçon de l’âge d’Issa que je connaissais pas et qui regardait dans le vide avec une expression que j’espère ne jamais revoir sur le visage d’un enfant. J’ai dit aux deux vieux qu’il fallait partir. L’un d’eux m’a regardé comme si je parlais une langue étrangère. L’autre a dit — où tu veux qu’on aille, fiston.
C’était pas une question. Comme Issa cette nuit qui avait demandé où était maman. Pas une question. Juste un constat.
J’ai répondu quand même.
— Kaya, j’ai dit. On va à Kaya.
Le vieux a regardé le ciel. Kaya c’était loin. Kaya c’était une autre planète pour des gens qui avaient jamais quitté Djibo, qui avaient leurs morts ici, leurs racines ici, leurs marmites et leurs canaris et leurs vélos tordus ici. Kaya c’était un mot qu’on disait quand on avait plus rien d’autre à dire.
Mais c’était le seul mot que j’avais.
Alors j’ai pris Issa par la main. J’ai pris dans la maison — notre maison debout, notre maison épargnée par un homme aux sandales marron usées sur le bord gauche — j’ai pris ce que je pouvais porter. Un peu de mil dans un sac. La gourde de mon père. Un couteau de cuisine. Le téléphone de ma mère qui avait encore de la batterie mais plus de réseau. Et le petit coran qu’elle gardait sous son oreiller, que j’ai mis dans ma poche sans savoir pourquoi.
On est partis sans se retourner.
J’ai essayé de pas me retourner. J’ai tenu jusqu’au bout de la rue.
Puis je me suis retourné une fois. Juste une. Notre maison debout au milieu des cendres, toute seule comme une dent qui reste quand les autres sont tombées. Je sais pas pourquoi cette image m’a fait pleurer alors que le reste m’avait pas fait pleurer. Peut-être parce que la maison debout, ça voulait dire que quelqu’un avait eu pitié. Et la pitié, quand tout le reste est parti, la pitié ça fait plus mal que la haine.
J’ai essuyé mon visage. Issa regardait devant lui.
On a marché vers Kaya.
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