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Le vendredi. L’aube.
Je vais raconter ce matin-là une seule fois. Une seule fois et jamais plus. Pas parce que j’en suis pas capable; j’en suis capable, j’ai une bouche et des mots et ils fonctionnent encore. Mais parce que certaines choses, on les raconte une fois, on les pose par terre, et on continue à marcher sans se retourner. C’est la seule façon.
C’était un vendredi. Très tôt. Avant le fajr, avant l’appel à la prière, avant même que les chèvres se réveillent. Ce genre d’heure où la nuit est encore là mais qu’elle sait déjà qu’elle a perdu — le ciel commence à pâlir sur les bords sans vraiment devenir jour. C’est l’heure la plus silencieuse qui existe.
C’est l’heure qu’ils ont choisie.
* * *
Le bruit des motos, ça ressemble à rien d’autre quand elles arrivent à cette heure-là en nombre. Ça ressemble pas à des motos normales qui passent. Ça ressemble à quelque chose qui approche et qui va pas s’arrêter. Un grondement qui grossit, qui grossit, qui remplit tout l’air jusqu’à ce qu’il reste plus de place pour autre chose.
J’étais couché. J’ai ouvert les yeux dans le noir.
Issa dormait.
J’ai entendu mon père se lever dans l’autre pièce. Ses pas sur le sol en terre battue — vite, pas comme d’habitude. Puis la voix de ma mère, basse, qui demandait quelque chose. Mon père a répondu un mot. Un seul mot que j’ai pas entendu clairement mais dont j’ai entendu la forme — courte, dure, le genre de mot qu’on dit quand il faut pas perdre de temps.
Puis les coups de feu ont commencé.
* * *
Je dis coups de feu parce que c’est ce que c’était. Mais sur le moment mon cerveau a mis du temps à accepter ce mot. Mon cerveau voulait dire — pétards. Moteur qui cale. N’importe quoi d’autre. Mon cerveau était pas prêt, et les cerveaux non préparés font ce travail-là, ils cherchent d’autres mots, des mots moins graves, jusqu’à ce que la réalité soit trop lourde pour être renommée.
J’ai secoué Issa.
— Lève-toi.
Il a grogné.
— Issa. Lève-toi maintenant.
Quelque chose dans ma voix — je sais pas quoi, l’âge qu’elle avait soudainement, les dix ans de plus qu’elle avait pris en trois secondes — il a ouvert les yeux. Il a regardé mon visage dans le noir. Et il s’est tu. Issa qui se taisait d’un coup comme ça, ça n’arrivait jamais. Ça m’a fait plus peur que les coups de feu.
Ma mère a crié le prénom de mon père.
Une fois.
Puis plus rien de sa voix.
Je nous ai mis sous le lit. Je sais pas comment j’ai su faire ça — personne me l’avait appris, personne m’avait dit si un jour des hommes armés arrivent, mets-toi sous le lit. Mais mon corps a su. Mon corps avait une intelligence que mon cerveau avait pas encore — il nous a poussés tous les deux dans le noir sous les planches de bois, contre le mur, le plus loin possible du bord. Issa entre le mur et moi. Ma main sur sa bouche.
Il a pas essayé de parler. Il a pas essayé de bouger. Il respirait vite, très vite, ses petites côtes contre mon bras qui se soulevaient et se baissaient trop rapidement. J’ai serré plus fort.
Les bruits du dehors — je vais pas tous les décrire. Je peux pas. Je vais dire seulement ce qui est nécessaire et le reste je le laisse dans le silence où il doit rester.
Des voix en fulfuldé et en arabe mélangés. Des ordres criés. Des portes forcées. Des choses qui tombent, qui cassent. Des pleurs d’enfant quelque part — pas chez nous, chez un voisin — qui ont duré un moment puis se sont arrêtés d’une façon que j’essaie encore de ne pas comprendre. L’odeur de la fumée qui a commencé à passer sous notre porte.
Et puis — et c’est là que je m’arrête, c’est là que je pose par terre et que je continue à marcher — la voix de ma mère. Une dernière fois. Elle disait le nom de Dieu. Elle le disait pas pour demander quelque chose. Elle le disait comme on dit le nom de quelqu’un qu’on est content de retrouver.
Ensuite plus rien.
Les motos sont reparties.
Je sais pas combien de temps s’est passé.
Le soleil était levé quand les bruits ont vraiment cessé.
On a pas bougé tout de suite.
On est restés sous le lit encore longtemps.
Issa s’était arrêté de trembler.
Moi non.
* * *
À un moment Issa a murmuré tout contre mon oreille, si petit que j’entendais à peine, il a murmuré — Siigiri. Maman elle est où.
Pas une question. Même lui, à onze ans, il savait que c’était pas une question.
J’ai rien répondu. J’ai juste serré son bras dans le noir sous le lit en bois, dans la poussière et l’odeur de fumée, et j’ai fermé les yeux très fort comme si ça pouvait changer quelque chose.
Ça changeait rien. Bien sûr.
On était vivants. C’était tout ce qu’on était. Vivants par hasard, vivants parce que mon corps avait su se mettre sous un lit, vivants parce que les hommes sur les motos avaient eu d’autres choses à faire que de vérifier sous les lits. On était vivants sans l’avoir mérité, sans l’avoir voulu, sans l’avoir demandé. Juste vivants.
C’est comme ça que ça commence, la culpabilité de survivre. Pas avec un grand mot, pas avec une pensée compliquée. Juste ce sentiment dans la poitrine d’avoir reçu quelque chose qu’on aurait pas dû recevoir, et de pas savoir quoi en faire.
Ce sentiment-là, il m’a plus jamais quitté.
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