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Trois jours avant
Il y avait des nuits à Djibo où le ciel était tellement plein d’étoiles qu’on avait l’impression que Dieu avait renversé quelque chose là-haut et qu’il avait pas encore eu le temps de nettoyer. Ces nuits-là, on s’allongeait dans la cour, Issa et moi, sur la natte rugueuse, et on regardait en haut sans rien dire. Issa finissait toujours par s’endormir avant moi. Moi je restais les yeux ouverts encore un moment, à écouter Djibo respirer — les chèvres, les chiens au loin, les voix des voisins qui portaient dans l’air sec du soir.
C’était trois jours avant les motos. Je le sais parce que j’ai recompté, après. On recompte toujours après.
* * *
Ce soir-là mon père avait de la visite. Deux hommes que je connaissais de vue — Hamidou le boucher et un vieux dont j’avais oublié le nom, un homme maigre avec une barbe blanche et des mains comme des racines d’arbre. Ils s’étaient installés dans la cour, les nattes rapprochées, la théière posée entre eux. Ma mère nous avait dit d’aller jouer dehors. Ce qui voulait dire — restez à portée de voix mais faites semblant de pas écouter.
On avait fait semblant.
Issa jouait avec une ficelle et des bâtons. Moi j’étais assis contre le mur de banco, dans l’ombre, à la bonne distance. Les hommes parlaient bas. Pas chuchoté — mais cette voix des hommes qui ont des nouvelles graves et qui mesurent chaque mot avant de le lâcher.
J’ai entendu le nom de Sollé. Puis celui de Banh. Puis une phrase du vieux à la barbe blanche — ils ont brûlé la mosquée avant de partir, ça veut dire qu’ils reviendront pas de sitôt. Mon père a répondu quelque chose que j’ai pas capté. Hamidou le boucher a dit — ou ça veut dire qu’ils ont plus besoin de revenir.
Silence.
La théière a sifflé doucement.
J’ai regardé Issa. Il tirait sur sa ficelle, concentré, la langue entre les dents. Il avait rien entendu ou il avait rien compris. J’aurais voulu être lui à ce moment-là.
* * *
Plus tard, quand les hommes sont partis et que mon père a rentré les nattes, je l’ai suivi dans la cour sans raison apparente. Il rangeait les verres à thé. Je l’ai regardé faire. Il savait que je l’avais écouté — il savait toujours ces choses-là. Il a rien dit pendant un moment. Puis il a posé les verres et il m’a regardé.
— Sollé, c’est loin ? j’ai demandé.
— Assez loin, il a dit.
— Banh aussi ?
Il a hésité. Une fraction de seconde seulement, mais je l’ai vue.
— Banh c’est à soixante kilomètres, il a dit. C’est pas chez nous.
— Mais ça se rapproche.
Il m’a regardé longtemps. Avec ce regard que les pères ont parfois — mi-fier, mi-triste — quand leur enfant dit une vérité qu’ils auraient préféré qu’il voie pas encore. Puis il a posé sa main sur mon épaule une seconde. Juste une seconde. Et il est rentré.
Mon père était pas un homme de grands gestes. Cette main sur mon épaule, c’était sa façon de dire — t’as raison, fiston, et je suis désolé que t’aies raison.
C’est le dernier souvenir que j’ai de lui debout.
* * *
Ma mère, elle, parlait autrement. Ma mère avait une foi solide et carrée comme un mur de banco — elle croyait en Dieu avec tout son corps, pas juste avec sa bouche. Ce soir-là elle faisait la vaisselle et elle chantonnait un truc que je reconnaissais pas, à mi-voix, comme pour elle-même. Je me suis assis sur le bord du canari et je l’ai regardée.
— Maman. Tu as peur ?
Elle a continué à frotter son plat une seconde avant de répondre.
— Dieu protège les gens bien, elle a dit. On est des gens bien.
— Hamidou le boucher aussi c’est un homme bien. Et son fils aîné est parti à Ouaga parce que—
— Siigiri.
Son ton. Ce ton qui coupait court. J’ai fermé ma bouche.
Elle a rincé le plat, l’a retourné sur le bord du canari pour le faire sécher. Puis elle s’est essuyé les mains sur son pagne et elle m’a regardé — vraiment regardé, de la façon dont elle regardait quand elle voulait que les mots restent.
— On est des gens bien, elle a répété. Et même si Dieu décide autrement, on restera des gens bien. C’est la seule chose qu’on peut pas nous prendre. Tu comprends ?
J’ai dit oui. Je croyais comprendre. Je comprenais rien.
Aujourd’hui je comprends. Aujourd’hui je sais ce qu’elle voulait me mettre dans les mains ce soir-là, comme un bouclier qu’on peut pas voir. Ce qu’elle voulait que je garde quoi qu’il arrive.
Je l’ai pas gardé. Ou alors je l’ai perdu quelque part sur la route, entre Djibo et Kaya, dans la poussière et la peur et les choses que j’ai faites. Mais elle, elle pouvait pas savoir que ça arriverait. Et moi non plus.
* * *
Cette nuit-là on s’est allongés dehors, Issa et moi, sur la natte. Le ciel était plein. Issa a dit — t’as vu cette étoile là, elle bouge. J’ai dit — c’est un avion. Il a dit — non c’est une étoile qui bouge, les étoiles bougent. J’ai dit — non elles bougent pas. Il a dit — si elles bougent, la maîtresse l’a dit. J’ai dit — ta maîtresse elle a dit que la Terre tourne, c’est pas pareil. Il a réfléchi une seconde. Puis il a dit — c’est la même chose.
J’ai pas répondu. Il avait peut-être raison. À onze ans Issa avait parfois raison sur des choses que j’aurais pas su expliquer.
Il s’est endormi dix minutes après. Sa respiration régulière contre mon bras. Le ciel plein au-dessus. Djibo qui respirait doucement dans la nuit.
J’ai pensé à ce que mon père avait pas dit. À la main sur mon épaule. À Abdoul et sa porte démontée sur l’âne. À Mama Korotimi qui regardait par-dessus nos têtes.
Puis j’ai pensé à Ouagadougou — à l’école technique où je voulais m’inscrire l’année prochaine, à la ville que j’avais jamais vue, aux immeubles en béton que j’imaginais depuis toujours. À ce futur que mon prénom promettait et que je croyais encore possible.
J’ai regardé le ciel jusqu’à ce que mes yeux se ferment.
Trois jours plus tard, les motos sont arrivées.
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