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Siigiri Ch.1 — Chapitre 1: Le jour du marché
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Chapitre 1
Chapitre 1: Le jour du marché
1173 mots ~6 min 42 vues 28 Avr 2026

Djibo, un mardi matin

Je m’appelle Siigiri. Ça veut dire demain, en mooré. Je raconte ça maintenant comme si ça avait encore un sens. Peut-être que ça en a encore un peu. Peut-être plus du tout. Je sais pas. Ce que je sais, c’est que ce mardi-là à Djibo, j’avais seize ans et j’allais au marché avec mon petit frère Issa, et que c’était le dernier jour normal de ma vie. Je le sais maintenant. Ce matin-là, je savais rien du tout.

Issa avait onze ans et il dormait comme une souche quand je l’ai réveillé. Une pichenette sur l’oreille. Il a grommellé un truc en mooré que je répéterai pas, pour l’honneur de notre mère. Puis j’ai dit — c’est le marché et ses deux yeux se sont ouverts d’un coup. Voilà comment fonctionnait Issa. La nourriture et les jouets lui ouvraient les yeux plus vite que le soleil.

On a traversé la cour. Notre père chargeait son vélo, du miel sauvage, des arachides, et cette peau de chèvre tannée qu’il emmenait depuis trois semaines sans jamais la vendre. Je lui avais demandé pourquoi il continuait à l’emporter. Il m’avait regardé avec ses yeux d’homme fatigué et il avait dit — parce que j’en ai besoin du prix. C’était tout. Je n’avais pas reposé la question.

Je comprends maintenant ce que ça voulait dire. À l’époque j’avais rien compris.

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Le marché de Djibo un mardi matin, c’est une chose que j’aimais. Que j’aimais vraiment, profond, comme on aime les choses sans savoir qu’on les aime parce qu’on croit qu’elles seront toujours là. Les femmes avec leurs pagnes de couleur dans la poussière. Les vendeurs de téléphones qui crachent du coupé-décalé. Les odeurs de beignets de Mama Korotimi qui installe sa marmite depuis avant ma naissance. Les enfants qui courent. Les chèvres qui courent moins vite mais dans les mêmes directions.

Mais cette fois-là, quelque chose était différent. Je l’ai senti sans pouvoir le nommer — comme quand l’air change avant la pluie, sauf que la saison des pluies était finie depuis longtemps.

Il y avait moins de monde. C’est ça que j’ai remarqué en premier. Le marché de Djibo un mardi normal, c’est du bruit et de la foule et des coudes. Là, il y avait des étals vides. Des emplacements où d’habitude s’installaient les femmes venues des villages autour; Pobé-Mengao, Banh, Tongomayel et qui cette fois étaient restés de la poussière et rien d’autre. Mon père a regardé ces endroits vides sans rien dire. L’homme au turban blanc avec qui il parlait chaque semaine n’était pas là non plus.

— Où est Dramane ? a demandé mon père à un voisin d’étal.

L’autre a haussé les épaules, mais trop vite. Le genre de haussement d’épaules qui veut dire — je sais mais je dirai pas.

Mon père a pas insisté. Il a posé sa peau de chèvre sur sa natte et il a attendu les clients.

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Issa a pas remarqué ces choses. Issa avait onze ans et il regardait un hélicoptère en fer-blanc dont les pales tournaient pour de vrai, et dans sa tête il n’y avait que ça. Je lui avais dit non avant même qu’il ouvre la bouche. Il avait soupiré de tout son corps, comme seuls les enfants savent soupirer avec les épaules, les bras, tout le torse et on avait continué.

On a mangé les beignets de Mama Korotimi. Ils étaient brûlants et gras et parfaits, comme toujours. Mais Mama Korotimi elle-même était moins bavarde que d’habitude. Elle nous a donné nos beignets sans sourire, en regardant par-dessus nos têtes vers quelque chose que je voyais pas. J’ai suivi son regard. Il y avait juste le marché. Juste les gens. Rien d’autre.

— Ça va, Mama ? j’ai demandé.

— Mangez, mes enfants, elle a dit. Mangez pendant que c’est chaud.

Ça m’a semblé drôle comme réponse sur le moment. Aujourd’hui ça me semble la chose la plus triste qu’on m’ait jamais dite.


Mon père a vendu les arachides et la moitié du miel. Pas la peau de chèvre. Il l’a rechargée sur le vélo sans un mot, mais j’ai vu sa mâchoire se serrer. On rentrait avec moins que ce qu’on espérait, comme souvent depuis quelques mois. Ma mère gérait ça sans se plaindre; elle découpait les repas différemment, elle mettait plus d’eau dans la sauce, elle trouvait des arrangements que je comprenais seulement en voyant ce qu’il restait dans les marmites. Les marmites me parlaient de choses que les bouches taisaient.

Sur le chemin du retour, on a croisé Abdoul, un ami de mon père, qui venait en sens inverse avec sa famille et ses bagages sur un âne. Tout ce qu’il possédait, ficellé sur la bête. Mes yeux se sont arrêtés là-dessus sur les matelas roulés, la grosse marmite, le sac de vêtements et j’ai ressenti quelque chose dans le ventre que je savais pas encore appeler de la peur.

Mon père et Abdoul se sont regardés. Ils ont échangé deux ou trois mots en fulfuldé que je comprenais pas bien. Puis Abdoul a continué sa route sans se retourner. Mon père a regardé le sol un moment. Puis il nous a dit — allez, on rentre.

— Où il va, Abdoul ? a demandé Issa.

— Visiter de la famille, a dit mon père.

Issa a accepté ça. Moi j’ai rien dit. Mais j’avais vu que l’âne d’Abdoul portait aussi sa porte en bois démontée, attachée sur le côté. On démonte pas sa porte pour aller visiter de la famille.

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Le soir, ma mère a fait du riz sauce gombo. On a mangé tous ensemble dans la cour, la natte étalée, la lampe torche posée au milieu. Issa a renversé son verre d’eau et a prétendu que c’était le vent. Il n’y avait pas de vent. On l’a regardé. Il a regardé ailleurs.

Après le repas, mes parents sont restés assis longtemps dans le noir après qu’on fut couchés, Issa et moi. Je les entendais parler à voix basse. Pas les mots , juste la musique des mots, cette mélodie basse et sérieuse que prennent les adultes quand ils protègent leurs enfants d’une vérité trop lourde. J’avais déjà entendu ça. Quand mon oncle était mort. Quand notre voisin avait perdu son troupeau.

Cette nuit-là c’était plus long que les autres fois.

À un moment ma mère a dit — les enfants dorment — et mon père a répondu quelque chose que j’ai pas entendu. Puis le silence.

Issa ronflait contre mon épaule. Je fixais le plafond en banco et j’essayais de me rappeler ce que j’avais vu sur le visage de Mama Korotimi ce matin — cette façon de regarder par-dessus nos têtes. Cette façon de dire — mangez pendant que c’est chaud — comme si elle savait que ça ne durerait pas.

Je me suis endormi en me disant que je me faisais des idées.

Parfois je me demande ce qui se serait passé si je m’en étais pas fait.

Chapitre 1 terminé !

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