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Ce que mes mains n'ont jamais su Ch.2 — Chapitre 2: L'acharnement
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Chapitre 2
Chapitre 2: L'acharnement
1283 mots ~6 min 6 vues 23 Jui 2026

La salle d’attente sentait l’alcool à friction et le carrelage mouillé. Rachel était assise sur une chaise en plastique bleu, la troisième en partant de la porte. Elle avait compté les chaises sans le vouloir, douze comme on compte les marches d’un escalier qu’on monte dans le noir, pour ne pas penser à autre chose. Il était là. À côté d’elle, pas vraiment avec elle. Il regardait son téléphone, puis le plafond, puis son téléphone encore. Il avait proposé de venir. Elle ne savait pas si elle devait lui en être reconnaissante. Une infirmière appela son nom. Rachel se leva. Ses jambes portaient son corps sans qu’elle leur ait rien demandé. Le médecin était jeune, le visage fatigué d’une garde trop longue. Il parlait en regardant l’écran de l’échographie plus que Rachel elle-même. Il y a une masse dans la trompe droite, dit-il. Pas dans l’utérus. Rachel entendit les mots sans les comprendre. C’était comme une langue qu’elle avait apprise il y a longtemps et oubliée. Ça veut dire quoi, dans la trompe ? L’embryon s’est implanté dans la trompe. Pas dans le ventre. Pas là où il aurait dû être. Le médecin continuait de parler —grossesse extra-utérine, risque de rupture, urgence vitale mais Rachel n’était déjà plus tout à fait dans la pièce. Une partie d’elle restait suspendue sur cette phrase, pas là où il aurait dû être, comme si l’erreur était une faute. Comme si quelqu’un, quelque part dans son corps, s’était trompé d’adresse. Elle pensa : c’est ma faute. Elle ne savait pas encore pourquoi elle pensait ça. Elle le penserait encore longtemps après, sans jamais trouver de meilleure raison. À côté d’elle, il avait posé son téléphone. Pour la première fois depuis qu’ils étaient entrés, il regardait vraiment quelque chose l’écran de l’échographie, en noir et blanc, où une zone grise désignait l’endroit du désastre. Donc ça veut dire quoi, pour le bébé ? demanda-t-il. Le médecin marqua une pause, celle qu’on apprend à faire en école de médecine, juste assez longue pour que les mots qui suivent paraissent doux. Il n’y a pas de viabilité possible. L’embryon ne peut pas se développer dans la trompe. Et si on ne fait rien, la trompe risque de se rompre. Ce serait dangereux pour vous. Très dangereux. Rachel regarda l’écran. Cette tache grise, minuscule, qu’elle avait déjà commencé à aimer sans le dire à personne ,pas même à elle-même. — Donc il faut l’enlever, dit-elle. Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Il n’y a pas d’autre solution.

— Non. Elle hocha la tête. Le geste sembla appartenir à quelqu’un d’autre, une Rachel qu’on aurait téléguidée à distance, qui savait encore comment faire fonctionner un cou, des paupières, une bouche. Ce n’était pas un choix qu’on lui proposait. C’était une sentence qu’on lui annonçait, et on lui demandait simplement de signer en bas.


L’hôpital avait son propre langage, fait de blouses et de formulaires, et Rachel apprit à le parler sans le vouloir. On lui fit signer des papiers. Une décharge, un consentement, une ligne pour le nom, une ligne pour la date. Personne ne lui demanda comment elle s’appelait, l’embryon. Personne ne lui demanda si elle voulait un moment, avant. Un moment pour dire quoi que ce soit à cette chose minuscule qui avait commencé, contre toute logique anatomique, à exister dans son corps et dans sa tête à la fois. On la conduisit dans une chambre où la lumière était blanche et sans ombre, le genre de lumière qui ne laisse rien se cacher. Une blouse trop grande. Un bracelet en plastique autour du poignet, avec son nom mal orthographié. Une aide-soignante lui demanda si elle avait des questions. Rachel en avait des centaines. Elle n’en posa aucune. Les mots qu’elle avait dans la gorge n’étaient pas faits pour cette langue-là celle des protocoles, des consentements, des plannings de bloc opératoire. Il était resté dans le couloir. Elle entendit sa voix, loin, qui parlait à quelqu’un au téléphone, normalement, comme si c’était un mardi ordinaire. Peut-être que pour lui, ça l’était encore. Avant qu’on l’emmène, Rachel posa la main sur son ventre. Une dernière fois. Personne ne la regardait faire ce geste, alors elle le fit lentement, comme on referme une porte sur quelqu’un qu’on aime, sans bruit, pour ne pas le réveiller. Je suis désolée. Je ne sais pas de quoi exactement. Mais je suis désolée. On ne lui laissa pas le temps d’ajouter autre chose. L’anesthésiste était déjà là, avec son sourire professionnel et ses questions sur son poids, ses allergies, la dernière fois qu’elle avait mangé. Le monde administratif de la mort, pensa-t-elle plus tard, n’a pas de minute de silence. Il a des cases à cocher. Le compte à rebours commença. Dix. Elle pensa au fromager, à la mandarine, à on va gérer ça. Neuf. Elle pensa au carrelage froid sous ses cuisses, à la robe bleue. Huit. Le noir.


Elle se réveilla dans une autre lumière, plus jaune, plus fatiguée. Le plafond avait une tache, juste au-dessus d’elle, qui ressemblait vaguement à un visage si on voulait bien y croire. Rachel y crut, un instant, parce que c’était plus facile que de croire au reste. Son ventre était plat. Plus plat encore qu’avant, comme si on avait pris soin de retirer un peu trop, par précaution. Une infirmière vint vérifier sa tension, son pansement, lui donna un verre d’eau et un sourire de routine. Tout allait bien, dit-elle. L’opération s’était bien passée. Bien passée. Rachel répéta le mot dans sa tête, en cherchant ce qu’il pouvait vouloir dire. Bien, pour qui. Passée, vers où. On la garda quelques heures en observation, dans un couloir où des chaises en plastique bleu, identiques à celles de la salle d’attente, accueillaient d’autres silences que le sien. Une femme âgée qui attendait, un sac en plastique entre les mains. Un homme qui faisait les cent pas, le téléphone collé à l’oreille. Et lui. Il était venu la chercher, comme prévu. Il portait son sac. Il avait l’air un peu mal à l’aise, un peu pressé, comme quelqu’un qui voudrait que la scène passe plus vite qu’elle ne passait. — Ça va ? demanda-t-il dans la voiture.

— Oui, dit Rachel. Parce que c’était plus simple que la vérité, et parce qu’elle ne savait pas encore comment se nommerait, la vérité, avant longtemps. Il alluma la radio. Une chanson qu’elle ne reconnut pas, une voix joyeuse qui parlait d’un été et d’un amour facile. Par la fenêtre, la ville continuait son mardi. Une femme riait au téléphone, debout devant une boutique. Un enfant courait après un ballon, sa mère criant son prénom avec une tendresse fatiguée. Un vendeur de rue arrangeait ses mangues en pyramide, fier de son étalage. Le monde n’avait pas changé. C’était peut-être ça, le pire pas la douleur elle-même, mais son insignifiance totale aux yeux de tout le reste. Personne, dans cette rue, ne savait que quelque chose était mort ce matin-là. Personne ne s’arrêtait. Personne n’avait de raison de s’arrêter. Rachel posa sa main sur son ventre vide, par réflexe, et la retira presque aussitôt, comme si le geste lui appartenait encore à un endroit qui n’existait plus. Ses bras n’avaient rien tenu. Et pourtant elle portait quelque chose un poids sans forme, sans nom, qui ne se mesurait à rien de connu. Elle ferma les yeux et laissa la ville défiler derrière ses paupières, indifférente, obscène dans sa normalité. Elle ne pleura pas dans la voiture. Elle garda ça pour plus tard, pour une chambre vide, pour une nuit où personne ne lui dirait de tourner la page.


Fin de la Partie II

Œuvre terminée !

Vous avez terminé Ce que mes mains n'ont jamais su. Félicitations !

Commentaires

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Avis sur l'œuvre

5,0
1 avis
G
geekdrasyll
17 Jui 2026
Votre histoire a du potentiel j'adore votre energie . Continue comme ca
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